Festival International de Jazz de Montréal 2026 – Jour 4 | St. Vincent symphonique : Faire coexister tous ses états
Il y a des concerts qui tiennent leurs promesses et des concerts qui les dépassent. Celui de St. Vincent à la salle Wilfrid-Pelletier, le 28 juin passé, dans le cadre du Festival International de Jazz de Montréal, appartient à la seconde catégorie. Dans la pléthore de mariages entre orchestre et artiste populaire, la formule est trop souvent celle d’un gabarit universel, de type « One Size Fits All », un orchestre plaqué sur des chansons comme un costume emprunté. Ce projet est d’une autre nature : il a été conçu pour être exporté.
Annie Clark, de son vrai nom, alias St. Vincent, s’y est présentée avec l’attirail complet de cette série de concerts orchestraux, conçue avec le chef d’orchestre et arrangeur Jules Buckley et inaugurée au Royal Albert Hall de Londres en septembre 2025. Le soir du concert montréalais, la setlist n’a à peu près pas changé par rapport au concert londonien, immortalisé sur Live in London! : même architecture, mêmes titres ou presque, mais une setlist sur papier ne dit rien de ce qui se passe dans une salle. Ce qui s’est passé ce soir à Montréal relevait de la haute voltige : une artiste capable de tout faire coexister, la gravité et un univers cartoonesque par moments, la pin-up et la virtuose, la chanson intime et les envolées orchestrales.
La charge de All Born Screaming
Le chef d’orchestre Jules Buckley a rejoint l’orchestre qui était déjà prêt. Sans Annie Clark, il a ouvert la soirée avec We Put a Pearl in the Ground (Marry me, 2007), pièce instrumentale qui sert d’ouverture à chaque concert de cette tournée. C’est sur cette toile orchestrale que la musicienne a fait son entrée, solennelle, pour attaquer Hell Is Near, premier titre de son plus récent album de chansons originales, All Born Screaming (2024). Elle avance lentement, installe le décor. Le texte s’ouvre sur une image paradoxale entre la naissance d’une chose et sa dissolution : « Signs of life, the beginning, the beginning/Our beginning, begin ».
Tout au long du titre, l’orchestre a ponctué les moments forts avec une précision chirurgicale. Les vents et les cordes se sont relayés, s’enroulant autour de la voix de la chanteuse, avant de converger en fin de chanson vers un moment de cohésion totale. Un moment où naissance et dissolution semblaient ne faire qu’un. La troisième et la quatrième chanson étaient également tirées du même album. D’abord, Reckless a débuté sur un piano au timbre froid, presque clinique, dont la retenue apparente rendait d’autant plus saisissante l’explosion émotionnelle qui allait suivre.
La voix de Clark s’est imposée avec une gravité mêlée d’abandon. L’intensité et la puissance de St. Vincent se sont révélées pleinement ici pour la première fois : une émotion débridée, une passion qui ne cherche pas à se contenir. Dans le contexte orchestral, la thématique de la chanson prenait tout son relief. Toujours dans le même ordre que sur l’album Live in London!, l’orchestre a enchaîné avec la pièce Violent Times. La trame s’est ouverte sur une atmosphère de film de genre, sombre et texturée, quelque part entre le générique d’un vieux James Bond et les nappes électroniques et organiques dont Portishead a le secret. L’écho dans la voix de Clark, l’intensité des cordes, le flux des paroles : tout tenait ensemble, par une même tension. Une chanson sur ce que coûte l’amour quand il s’étire trop, la peur que l’intensité des sentiments finisse par rompre ce qu’elle cherche à préserver. « Almost lost you in these violent times/I forgot people could be so kind ». Un trio d’ouverture de chanson d’une rare densité.
Black Rainbow et autres chansons de l’album Actor (2009) : Stravinski au pays du magicien d’Oz
Avant de lancer la quatrième chanson, St. Vincent en a profité pour interagir véritablement pour la première fois avec le public. La musicienne a lancé un « merci beaucoup » qui a électrisé davantage la foule, avant de prendre la guitare pour la première fois de la soirée. À une première partie de chanson qui s’installe tout en douceur succède une bascule vers une ambiance bien plus sombre, les arrangements subtils de l’orchestre se liant au jeu de guitare incisif de Clark pour révéler l’envers du décor : l’upside down de l’Arc-en-ciel, pour utiliser une « réf » particulièrement à la mode.
Il y a dans ce mouvement quelque chose qui rejoint, sous plusieurs aspects, la musique de Stravinski. Petrouchka en particulier. Ce n’est pas un hasard : Annie Clark a confié dans une entrevue récente que ses premières compositions étaient influencées par la musique de film et par Stravinski, Tchaïkovski, Debussy et Arvo Pärt. Cette matière portait déjà en germe l’instrumentation qui allait émerger. À l’instar de la façade enchanteresse et festive du ballet de Stravinski qui dissimule une tristesse sous-jacente, Black Rainbow cache sous ses dehors charmants une réalité passablement plus trouble, une façade de banlieue guillerette des années 60 technicolorisée sous laquelle grouille le réalisme noir et blanc d’un drame. Ce que les arrangements de Buckley ont rendu ce soir encore plus manifeste, c’est le relief des tensions harmoniques et rythmiques qui définissent sa musique.
Après la magnifique Marrow, la chanteuse est revenue seule au micro pour interpréter The Bed, une autre chanson tirée de l’album Actor (2009). Une chanson qui a un petit côté enfantin, le xylophone y ressortant particulièrement, donnant à l’ensemble une légèreté trompeuse. Mais c’est précisément ce contraste qui en fait la force : un univers d’une douceur presque naïve dans lequel vient se loger la dureté du monde adulte qu’on retrouve parfois dans les univers théâtraux et mélancoliques de Tom Waits. La mélancolique Lullaby sur l’album Blood Money a une parenté évidente avec cette pièce de St. Vincent. La chambre à coucher comme cellule dorée, une relation présentée comme une prison dont on ne veut pas sortir. L’instrumentation était impeccable, inventive et parlait d’elle-même. Nous sommes toujours chez St. Vincent dans une fusion d’univers contrastés.
Smoking section : la tristesse qui triomphe
Smoking section (Masseduction, 2017) a débuté sur une longue introduction dominée par le clavier, une trame hypnotique qui tournait sur elle-même, aérienne, presque minimaliste. La guitare de Clark est entrée avec beaucoup d’intensité, dans des arrangements d’une froideur électronique traversés de quelque chose d’organique, presque charnel. L’une des caractéristiques de cette tournée est précisément de révéler comment le passage de la version studio à la version concertante peut bonifier, déplacer, voire inverser le sens d’une chanson. Là où l’enregistrement original semblait porter le poids d’une défaite, l’orchestre transforme la chanson en quelque chose de proche d’une tristesse triomphante. Quand la voix chante « It’s not the end, It’s not the end », on ose y croire. C’est là toute la puissance de la relecture orchestrale.
Now, Now et Live in the Dream : le souffle et le rêve
Now, Now, tiré de Marry Me (2007), a suivi avec une mélodie répétitive et méditative à laquelle une voix en écho répondait, comme une formule qu’on se répète pour ne pas basculer, un mantra adressé à soi-même. Une accalmie nécessaire après la charge des chansons précédentes. Puis Live in the Dream, tiré de Daddy’s Home (2021), a creusé cette respiration plus loin encore, un espace très sobre et réconfortant, une mélodie planante, résolument pink floydienne dans ses textures et ses silences, ponctuée d’un solo de guitare aux trémolos et ornements caractéristiques qui rappelaient par moments Brian May. Une fin de chanson comme un retour à la normalité.
The Nowhere Inn : collision de vies antérieures
The Nowhere Inn, tiré de la bande originale du mockumentaire du même nom (2021), dans lequel l’artiste joue une version fictionnalisée d’elle-même, a multiplié les changements de ton. Très années 60-70 par moments, tour à tour vintage et franchement actuelle, traversant plusieurs époques sans jamais s’y arrêter, dans une progression si lisse qu’elle donnait l’impression d’une collision entre plusieurs états simultanés. Piano en écho, guitare accompagnante, arrangements semés de détails lumineux, crescendo final. C’est là que l’idée centrale du concert s’est imposée le plus clairement : une chose qui veut déborder, que la structure contient, mais qui finit toujours par trouver une issue.
Digital Witness : l’espiègle et l’intensité des vents
Sans guitare cette fois-ci, Clark s’est montrée plus énergique et plus espiègle. À un moment, elle a replacé la couette de cheveux folle d’un violoncelliste de l’orchestre, provoquant l’éclat de rire général. Légèrement ingénue, très stylée, dansante. Les vents se sont activés avec une énergie particulière sur ce titre de l’album homonyme St. Vincent (2014), qui parle de la compulsion de se montrer, d’être vu pour exister, avec une ironie mordante. La prestation était décapante. Difficile d’imaginer plus belle façon de désamorcer une chanson sur l’épuisement d’être vue que d’y être, justement, irrésistible.
Los Ageless, d’une cigarette et d’un piano à New York pour un bain de foule
Cigarette à la main, la chanteuse a investi la peau de la fumeuse, le piano très présent et l’atmosphère de lounge. Los Ageless, tiré de Masseduction (2017), adresse un reproche cinglant à tout ce qui refuse de vieillir, de souffrir, d’adhérer à la réalité. Puis la chanteuse a remercié le public, souligné la prestation de Ruby Plume en première partie, félicité les Canadiens de Montréal pour leur parcours en série et La Victoire, l’équipe féminine de hockey sur glace, pour leur conquête de la coupe Walter. Elle a nommé quelques attraits de la ville avec une affection sincère avant de descendre dans la foule, conquise. Tout cela en introduction à New York, tiré du même album, lettre à une ville qui est aussi une lettre à quelqu’un. Un moment d’une intimité toujours paradoxale, emblématique de cette artiste : une chanson sur la distance jouée au milieu de la foule. Entraînante et émouvante à la fois.
Paris Is Burning pour finir, un carnaval raffiné puis les rappels
De retour avec la guitare pour Paris Is Burning, l’un de ses tout premiers enregistrements sous le nom de St. Vincent, retenu sur son premier album Marry Me (2007), l’artiste a offert une mélodie riche, imprégnée de cette atmosphère de cabaret et de film de genre qui avait traversé plusieurs moments de la soirée. Des changements de ton invitaient par moments un côté carnavalesque, voire circassien, mais toujours avec des écarts mesurés, tout en raffinement. Un écho direct à l’intensité de Black Rainbow, jouée plus tôt.
Les rappels
Clark est revenue saluer la foule, toujours avec cette façon d’osciller entre gravité et autodérision. Elle a remercié ses collaborateurs et l’orchestre, puis, couchée sur le ventre face aux premières rangées dans une pose pin-up assumée, elle a interprété Candy Darling, tiré de Daddy’s Home (2021), presque entièrement portée par le piano électrique, douce et légère, dépouillée jusqu’à l’os. Le second rappel, Slow Disco, tiré de Masseduction (2017), a conclu la soirée tout en douceur, la harpe ponctuant la chanson comme une éclaircie dans un ciel chargé d’émotion. Une belle fin pour une soirée où l’intime a si bien débordé.
Conclusion
Annie Clark est une artiste d’une identité plurielle : tour à tour pin-up et cartoonesque, grave et espiègle, virtuose de la guitare et compositrice dont les premières œuvres portaient déjà en germe l’orchestre de ce soir. Ce concert symphonique, plus que tout autre format, lui aura permis d’exhiber toutes ces facettes simultanément dans un cadre où les contrastes ne s’annulaient pas mais se révélaient l’un l’autre. Buckley et ses arrangeurs ont fait bien plus que de déposer des cordes, des vents et des percussions sur des mélodies existantes : ils ont trouvé dans chaque chanson la tension cachée et l’ont rendue visible, audible et physique. C’est ici que le survol d’une partie de l’œuvre de St. Vincent prend tout son sens : sur plus d’1h20, chaque titre semble trouver une nouvelle vie, comme si les chansons existaient désormais en deux états simultanés, leur version originale et cette version augmentée, orchestrale, qui les révèle autrement. Quelle version choisir ? Cruel dilemme. Le signe d’une œuvre qui n’a pas fini de fermenter ou plus simplement la promesse d’une œuvre qui n’a pas dit son dernier mot.
- Artiste(s)
- St. Vincent
- Ville(s)
- Montréal
- Salle(s)
- Salle Wilfrid-Pelletier
- Catégorie(s)
- Art rock, Chanson, Classique, Folk, Indie Pop, Pop,
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