«Paradis perdus» du Cirque du Soleil à l’Amphithéâtre COGECO | Plongée circassienne dans l’univers de Jean Leloup
Un guitariste apparaît sur scène, haut-de-forme sur la tête et veston de fourrure blanche sur les épaules. La mise en scène annonce immédiatement ses couleurs : l’aura et le mythe de Jean Leloup seront l’épicentre de Paradis perdus, le dixième spectacle de la Série hommage du Cirque du Soleil. Présenté en grande première mercredi soir devant une salle conquise d’avance, le spectacle avait tout pour plaire à un public manifestement nostalgique de ce poète-rock, dont les puissantes mélodies habitent l’imaginaire québécois depuis près de quatre décennies.
L’association entre l’univers libre et éclaté de Jean Leloup et celui du Cirque du Soleil allait presque de soi. Comme le soulignait la metteuse en scène Marie-Ève Milot en entrevue : « Il y a beaucoup de personnages dans son œuvre, alors c’était un territoire riche pour un spectacle de cirque. »
Cet univers prend notamment forme avec l’arrivée sur scène de la horde des Perdus, menée en procession par l’Enfant-fou au son du Dôme. Parmi eux se trouvent les « cent toucans » du Dôme, incarnés par des spectateurs qui, pour la première fois dans l’histoire de cette série, sont invités à monter sur scène pour observer et participer au spectacle depuis l’arrière-scène. Une idée bien dans l’esprit de l’œuvre de Leloup, où les marginaux, rêveurs, excentriques et laissés-pour-compte sont les héros de son univers.
C’est justement l’Enfant-fou, ce clown aux mille visages, qui est à l’origine de certains des moments les plus incarnés et fascinants du spectacle. À deux reprises, un interlude le montre mimant le chaos créatif et des fluctuations d’humeur bipolaires à travers un collage d’extraits de chansons et d’entrevues savamment assemblés par Jean-Phi Goncalves. Ces séquences, à la fois fragmentées, sensibles et profondément drôles, comptent parmi les plus réussies de la production.
La musique de Jean Leloup est d’ailleurs l’une des grandes vedettes du spectacle. Il était difficile de ne pas fredonner ces chansons qui ont marqué notre imaginaire collectif. Sans jamais dénaturer les œuvres originales, Jean‑Phi Goncalves déconstruit plusieurs titres populaires pour leur donner une nouvelle vie. 1990 devient un irrésistible tourbillon dansant porté par une basse massive, Le Pigeon se transforme sous des textures abrasives et des guitares grinçantes, tandis que La Chambre est dépouillée jusqu’à l’essentiel dans une émouvante version presque a cappella, portée par la voix d’une adolescente rebelle. Les chansons passent avec aisance de l’électro au rock, du cabaret jazz aux rythmes latins, sans jamais perdre l’esprit de l’œuvre originale. Parmi les arrangements musicaux signés Goncalves se cachent de véritables bijoux sonores que l’on aurait volontiers réécoutés si le Cirque du Soleil n’avait pas cessé de publier les albums de ses spectacles.
La première partie du spectacle séduit surtout par sa capacité à installer l’univers de Jean Leloup. Portée principalement par des numéros de danse et de parkour, elle privilégie l’ambiance et les personnages aux grandes prouesses circassiennes. Le numéro de jonglerie sur Le Pigeon fait toutefois exception et fascine grâce à un impressionnant effet de trompe-l’œil : d’où pouvait bien surgir ce troisième bras avec lequel l’artiste jonglait avec une aisance déconcertante? L’équilibriste sur sangle (slackline), accompagné de Je suis parti, a quant à lui provoqué l’une des réactions les plus spontanées de la soirée lorsqu’il a terminé son numéro au sommet d’une échelle suspendue.
La deuxième moitié du spectacle prend toutefois une tout autre ampleur. Plus audacieuse dans ses choix, elle multiplie les surprises avec plusieurs des meilleurs numéros de la soirée. Le numéro de cerceaux aériens sur Balade à Toronto est particulièrement majestueux, tout en demeurant ancré dans l’univers déjanté de Leloup grâce à un détail savoureux : les artistes qui manipulent les cordes des cerceaux sont des punks, cigarette au bec. Plus tard, un acrobate partage un moment de complicité inattendu avec un anneau lumineux, comme s’il s’agissait de son animal de compagnie, dans l’un des tableaux les plus poétiques du spectacle. Le duo de perches sur Voilà impressionne tout autant qu’il inquiète par sa dangerosité apparente. Quant à sa finale, il vaut mieux en préserver la surprise.
Parmi les disciplines les plus marquantes, le duo masculin de sangles aériennes sur Sang d’encre se démarque par sa précision et sa poésie. La chorégraphie exploite pleinement les thèmes de la chanson dans un numéro de tension, d’entraide et de complicité remarquablement exécuté.
Enfin, le numéro de trapèze présenté sur Voyager compte parmi les moments les plus audacieux du spectacle. D’une originalité rare et d’une témérité à glacer le sang, il constitue l’un des sommets de la soirée. Pour le reste, on vous laisse le plaisir de la découverte.
Jean Leloup et le cadeau immense de sa présence
Jean Leloup est une légende vivante, mais pratiquement invisible depuis plus de 10 ans. On s’ennuie de lui, mais s’ennuie-t-il de nous? « Non, pas vraiment. […] Mon vrai fun, c’est d’écrire des chansons, de jouer de la guitare, tranquille. […] Faire des shows, c’est correct », confiait-il à La Presse plus tôt cette semaine.
Une chose est certaine, l’absence de Jean Leloup semble avoir inspiré deux hommages bien sentis cet été. Après la célébration réussie du 25e anniversaire de l’album culte Le Dôme aux Francos de Montréal, à laquelle il ne s’était pas présenté, notre poète-rock nous a cette fois fait l’honneur de sa présence.
Après quelques entrevues accordées en avant-spectacle, il est monté sur scène tout sourire au terme de la représentation pour saluer les artistes et le public. Une approbation implicite qui valait bien des discours pour une salle comble, heureuse de retrouver, ne serait-ce qu’un instant, celui dont l’œuvre continue d’habiter l’imaginaire québécois.
Paradis perdus – Hommage à Jean Leloup est présenté à l’amphithéâte Cogeco de Trois-Rivières du 15 juillet au 15 août. Par ici pour les billets.
Liste des chansons
- Le Dôme
- 1990
- Pigeon
- La Chambre
- Je suis parti
- Fourmis
Entracte
- Balade à Toronto
- Les moments parfaits
- Voilà
- Sang d’encre
- L’enfant fou
- I lost my baby
- Voyager
- Paradis perdu
- Artiste(s)
- Cirque du soleil, Cirque du Soleil - Hommage à Jean Leloup, Jean Leloup
- Ville(s)
- Trois-Rivières
- Salle(s)
- Amphithéâtre COGECO
- Catégorie(s)
- Cirque, Francophone,
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