40e édition du Festival de jazz d’Halifax | Cocktails convaincants
Dans une ville maritime construite sur le dos bossu d’un géant a lieu un festival de jazz pour la 40e fois.
Halifax est une ville qui vous ruine les jambes, principalement l’arc entre votre tibia et le haut du pied. Dans un contexte de festival, ça devient problématique. Les scènes sont éparpillées à travers une ville qui est déjà difficilement navigable. En gros, ça fait mal aux tendons. De ce fait, je n’ai pu qu’assister à deux spectacles, mais ne pleurez pas, chers lecteurs, je vous jure que j’ai vu les deux meilleurs.
Étran de l’Aïr
Le petit bar Marquee Ballroom qui reçoit le groupe a une allure de Star Wars IV (je n’expliquerai pas pourquoi). Dans une foule surpeuplée se crée une étincelle lorsque Étran de l’Aïr entre sur scène. Tout d’abord, leur tenue est incroyable. Elle est aussi unique qu’en total accord avec leur musique. Leurs chansons sont hypnotisantes dans leur manière de briser les codes du rock occidental. Le batteur et le bassiste jouent un rythme dansant, tandis que le chanteur intervient par intervalles pour lancer des hymnes rassembleurs. Cependant, le réel joyau du groupe est le guitariste principal, qui donne toute la saveur et l’unicité au groupe. Ses mélodies sont dissonantes et éclectiques.
À la première écoute, la musique d’Étran de l’Aïr n’est pas intuitive. Mais une fois qu’on s’habitue aux irrégularités de la guitare, aux chants nigériens, au rythme saccadé et à la basse rebondissante, notre cerveau trouve un sens, une familiarité avec leur création, et le désir de danser grandit de manière exponentielle.
Justement, comment danser sur l’Étran de l’Aïr ? Parmi la foule, la majorité hoche la tête. D’autres se déhanchent au souffle du vent, pendant que certains laissent leurs mains s’exprimer à leur place. Dans une allure de danse tectonique, le but est de bouger le plus possible les poignets, les bras et les doigts pour que le reste du corps reste immobile et loin du ridicule… Mais ce soir, au Marquee Ballroom, la personne qui a le mieux synthétisé tous ces éléments en danse est un petit homme poilu qui, par l’apparence et les mouvements, est le sosie de Wolverine. Devant la scène, il donne des coups de poing au ciel tout en sortant sa langue, qu’il agite comme un ver au bout d’un hameçon. Il sue de manière incontrôlée, et certains de ses gestes de danse servent à essuyer son front, projetant de ce fait des gouttelettes salées sur les gens qui l’avoisinent. Ainsi, le cercle autour de lui s’agrandit, créant un spotlight fait de gens dégoûtés et mouillés. Grâce à cette magnifique performance, Wolverine attire l’attention du chanteur, qui commence à lui sourire et à danser avec lui. Cette nouvelle attention met Wolverine dans un état second et accentue ses mouvements déjà incontrôlables. Ainsi, il tombe en psychose gestuelle à n’en plus finir, un peu comme le show…
Malgré les aspects très forts et uniques d’Étran de l’Aïr, il y a une faiblesse à leur musique : la répétition. La batterie est l’élément qui transmet le mieux cela. Toujours ou presque le même tempo, rythme et énergie, presque zéro nuances. La basse suit, n’ayant pas vraiment le choix. Les chants brisent la monotonie, mais pas assez pour créer une réelle variété. La guitare principale, étant l’élément clé du groupe, devient ennuyante une fois qu’on l’a entendue pendant 45 minutes ininterrompues. Leurs chansons sont longues, ce qui n’aide pas. Malgré ces points, la foule continue d’avoir du plaisir, et moi aussi. Ainsi, comme les bières locales d’Halifax, le show est agréable, mais la fin tombe sur le cœur.
The Robert Lee Group
Tel un expresso martini bien sucré, l’expérience de The Robert Lee Group sur scène est sophistiquée, sans pourtant être intolérable. L’expérience devient enivrante au fur et à mesure qu’on s’abreuve des solos de voix aux onomatopées caramélisées masquant la structure âcre de la contrebasse. Vient ensuite la saveur liquoreuse de la batterie qui nous ondule la tête. Comme finition, on y a saupoudré des notes blanches et noires de piano sur la mousse couleur crème. En petit bonus, on y rajoute une guitare, deux grains de café et différentes flûtes pour décorer le tout.
Après un seul verre, vous voilà affaissé dans un tabouret trop haut et votre tête hoche par elle-même. Vos doigts se mettent à claquer sur un tempo en 5/4 et vos lèvres chuchotent du « BADIDADA BOUMBADIBA ». Vous décidez alors de vous prendre un autre verre. Le serveur fait des blagues auxquelles il rit très fort en vous le préparant. Mais ça vous est égal. C’est tellement bon ce qu’il vous sert que vous finissez par aimer ses malaises. À votre première gorgée, cependant, quelque chose est différent. Au lieu d’avoir mélangé l’alcool avec un shaker, il s’est servi de l’archet pour étirer les saveurs de chacune des notes de la contrebasse. Puis sa collègue vous rejoint et rajoute un chant coréen à votre cocktail. Soudain, une flûte traversière, des percussions et de l’apérol sont rajoutés par le reste du staff. Vous voilà avec un apéro spritz. C’est tout aussi bon, et ça vous est nouveau. Ne voulant pas trop se répéter, le serveur vous dit que deux verres, c’est suffisant, et termine le show après 45 minutes. Vous voilà alcoolisé, cherchant un autre bar avec la même magie.
Deux spectacles ne sont sûrement pas assez pour vivre pleinement l’expérience d’un festival, me dites-vous, chers lecteurs. Mais je crois qu’il vaut mieux savourer deux cocktails que de s’enfiler 10 bières locales d’Halifax et de perdre le sens du goût.
- Artiste(s)
- Etran de l'Aïr, The Robert Lee Group
- Ville(s)
- Halifax
- Catégorie(s)
- Africain, Jazz, Jazz/Blues, Musique du monde,


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