SAÏGON au Festival Carrefour | Oeuvre magistrale et récits d’exil bouleversants, de l’Indochine à Paris
La metteuse en scène Caroline Guiela Nguyen avait ému le Québec avec Lacrima, œuvre monumentale présentée en 2025 au Festival Carrefour. On n’en attendait donc pas moins de SAÏGON, création de 2017 qui l’a fait connaître à l’international en tournant dans une douzaine de pays, et présentée en première nord-américaine à Québec au Festival Carrefour 2026.
La signature reste la même : raconter l’Histoire (avec un grand H) à travers les récits de voix et de corps absents de la scène théâtrale, grâce à des non-comédiens mêlés à des comédiens professionnels. SAÏGON réunit ainsi 11 artistes, issus de différentes générations et origines.
Une histoire familiale de 1956 à 1996
Ici, c’est l’histoire de sa famille que Caroline Guiela Nguyen raconte.
Saïgon, c’est la capitale vietnamienne (devenue Ho Chi Min Ville en 1975) occupée et colonisée par la France du XIXe jusqu’à la moitié du XXe siècle. C’est aussi le nom du restaurant parisien, au centre de l’intrigue, opéré par l’immigrante vietnamienne Marie-Antoinette, en 1996. Le spectateur découvre ces deux époques, en alternance, rythmé par le quotidien de la propriétaire et des clients, en français et en vietnamien.
Comme pour Lacrima, le décor est grandiose, bien qu’il s’agisse d’un restaurant traditionnel. On y voit, côté jardin, la cuisine de Marie-Antoinette, où elle travaille sans relâche, assistée par sa nièce. Côté cour, la grande salle de 40 couverts, sans oublier la typique petite scène flashy, où l’on interprète des chansons d’amour mélancoliques. Sans oublier une multitude de petits détails : l’autel aux ancêtres, la machine à boissons, la vaisselle variée selon les occasions… Fait insolite : pour se rendre à Québec, le décor a voyagé pendant cinq semaines en bateau.
Tout commence en 1996, lors de la fête de Linh, elle aussi immigrée vietnamienne en France. Son fils Antoine cherche à en savoir plus sur l’histoire et les origines de sa mère… en vain. Face aux esquives de sa mère, en français ou dans sa langue maternelle, elle ne lâche pas grand-chose. La quête d’Antoine devient celle du spectateur. Pourquoi la douleur, pourquoi les pleurs et la mélancolie dans sa langue alors qu’elle est impassible en français?
Pour passer de 1996 à 1956 (et vice-versa), pas de changement de décor, seuls les jeux de lumière et les surtitres emmènent dans une autre époque, de la France à l’Indochine. C’est fort!
En 1956, on découvre le déclin de la colonisation française au Vietnam : le départ des militaires français, parfois accompagné d’une bien-aimée vietnamienne : c’est le cas ici d’Édouard qui s’est épris de la jeune Linh. Elle quittera tout pour lui, s’imaginant l’accueil bienveillant qui l’attend en France, comme il le lui promet.
* Photo par Jean-Louis Fernandez.
Il y a aussi Hao, Vietnamien qui chante secrètement dans les fêtes des Français à Saïgon. Lui est amoureux et promis à Mai. Lorsqu’elle découvre qu’il travaille pour « l’ennemi », qui déserte désormais l’Indochine, elle le somme de partir lui aussi pour éviter une exécution, en espérant qu’il revienne dans deux ans.
Un autre regard sur l’exil
À travers ces histoires parallèles, le public assiste au déracinement à la fois dans les yeux de ceux qui partent et de ceux qui restent, sans nouvelles des absents. Comme la propriétaire du restaurant Saïgon, qui a vu partir son fils partir il y a 17 ans pour la France et n’a plus jamais eu de nouvelles. Elle tente désespérément de le retracer, notamment en échangeant avec une Française, qui pourrait l’aider en fouillant dans les documents de son mari pendant leur déménagement de Saïgon. On se rappelle que les lettres font office de lent moyen de communication dans cet autre temps.
Après l’exil, c’est l’adaptation en France pour plusieurs personnages. Sur fond d’histoire tragique, les scènes de choc culturel rythment la pièce de moments comiques. C’est là le don des œuvres de Caroline Guiela Nguyen : faire passer le spectateur du rire aux larmes en un claquement de doigts tant on s’attache au destin des protagonistes.
On oublie qui est comédien et qui ne l’est pas tant l’authenticité des récits de vie et les personnalités présentées est frappante. Toute personne ayant connu l’immigration, dans son propre vécu, à travers celui des générations précédentes ou tout simplement en l’observant, reconnaîtra certaines situations vécues par les personnages. Il faut dire aussi que les non-comédiens sont sans doute bien rodés à l’exercice après avoir tourné la pièce à travers le monde.
* Photo par Jean-Louis Fernandez.
Trois heures pour résumer des vies bouleversées
Maintenant, que dire de la durée de la représentation? 3 h 20 avec entracte. Ça peut faire peur d’être assis aussi longtemps sur son siège, dans cette salle obscure. C’est pourtant passé comme un charme, car le rythme est équilibré : une heure de représentation, 25 minutes d’entracte, puis deux heures de jeu entrecoupées de trois minutes de pause dans la salle.
Au-delà de cette logistique, le changement d’époque et de lieu rend le voyage fluide, ponctué par les scènes chantées (qu’on attendait avec impatience en voyant l’estrade!) qui racontent les émotions et participent à la narration, tout en créant des ruptures d’ambiance bienvenues (on sèche nos larmes en attendant).
Trois heures plus tard, on a l’impression d’avoir traversé plusieurs vies aux côtés des protagonistes si attachants.
La mission de Guiela Nguyen est donc réussie : partager l’Histoire (avec un grand H) avec ceux qui l’ont vécu et qui n’ont pas l’habitude de la raconter sous les projecteurs pour la rendre accessible au grand public. Si elle est racontée dans certains livres ou cours, cette version est inédite. Le spectateur s’adapte lui aussi en écoutant le vietnamien qu’on entend si peu à Québec et les accents en français qui nous ouvrent à une autre identité.
Que l’action se déroule en 1956 ou 1996, les questions qu’elle soulève restent étonnamment actuelles : que transmet-on à ses enfants de son histoire? Comment reconstruire sa vie dans un pays étranger? Que devient l’identité lorsqu’on vit entre deux langues, deux cultures et deux mémoires?
C’est un privilège immense d’avoir reçu cette production d’envergure et d’une telle profondeur dans la Capitale-Nationale. Le Festival Carrefour prouve encore une fois que ce genre de programmation a sa place ici. Les trois salles bien remplies pour les trois dates au Diamant en témoignent!
- Ville(s)
- Québec
- Salle(s)
- Le Diamant

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