Rupture à domicile

Rupture à domicile au Théâtre Petit Champlain | Quand les mensonges deviennent le plus beau prétexte pour rire

Il suffit parfois d’une simple sonnerie de téléphone pour faire chavirer une soirée… et une vie. Présentée jusqu’au 15 août au Théâtre Petit Champlain, Rupture à domicile transforme un processus aussi complexe qu’une séparation amoureuse en une mécanique théâtrale d’une efficacité savoureuse. Entre quiproquos, mensonges et rencontres improbables, cette comédie estivale mise en scène par Marie-Hélène Lalande offre exactement ce qu’on attend du théâtre d’été : un moment léger, rythmé et divertissant.

Avant même que les premiers mots ne soient prononcés, le décor annonce la couleur. À l’avant, un coin salon avec ses fauteuils confortables, à l’arrière, légèrement surélevée, une salle à manger où trône dans un vase un bouquet de fleurs. Lorsque les lumières s’éteignent, seul ce bouquet demeure éclairé. Une image toute simple, mais qui prend rapidement un sens particulier. Les fleurs accompagnent généralement les déclarations d’amour et non les ruptures. Elles deviennent ici le symbole de tout ce qui est beau… jusqu’au moment où tout devient laid.

Assis dans un fauteuil, cigarette à la main, Éric, joué par Emmanuel Bédard, est seul sur scène. Il captive immédiatement l’attention avec un monologue à la fois drôle et réfléchi sur l’amour, les unions et les séparations. Il affirme qu’il existe deux types de personnes : celles qui rêvent leur vie et celles qui vivent leurs rêves. Il ne se considère pas comme un oiseau de mauvais augure, mais comme un homme qui libère les gens d’une relation qui de leur convient plus. Une prémisse originale qui plante immédiatement le décor.

Très rapidement, le quatrième mur disparaît. Éric interroge les spectateurs: célibataires ou en couple? Lorsqu’une personne répond que son union dure depuis cinquante ans, il se penche pour lui remettre sa carte professionnelle. Un éclat de rire traverse immédiatement la salle. Cette interaction, simple mais spontanée, crée une proximité instantanée avec le public. Quelques secondes plus tard, son téléphone sonne sur les premières notes de Salut les amoureux de Joe Dassin. Impossible de ne pas éclater de rire devant ce clin d’oeil parfaitement choisi.

Le principe de son entreprise est aussi absurde que brillant. Éric se fait engager pour annoncer les ruptures à la place de ses clients. Selon le budget, différents forfaits sont proposés : une simple annonce, un discours plus élaboré, un bouquet de fleurs ou encore tout autre façon plus personnalisée. Tout semble parfaitement rodé… jusqu’à ce que sa prochaine mission le conduise devant Catherine (Valérie Laroche), la femme qui l’a quitté sept ans plus tôt sans la moindre explication.

Puis, on voit Catherine qui attend impatiemment son amoureux, Hyppolyte (Olivier Normand). Elle coule deux verres de vin blanc sur une musique jazzé. Elle danse de façon « femme fatale » pleine d’énergie, ce qui traduit bien son excitation. Dès que la porte s’ouvre, le destin s’amuse avec tout le monde.

Ce qui suit repose sur une succession de malentendus remarquablement construits. Les phrases possèdent un double sens. Le spectateur comprend immédiatement ce qui se joue, alors que les personnages, eux, interprètent chaque échange différemment. Toute la force de l’écriture réside précisément dans cette capacité de faire rire sans jamais tomber dans la facilité.

Éric lui dit être là parce qu’il a appris qu’elle était revenue, étant incapable de lui avouer la vraie raison de sa présence. Puis, Catherine lui demande de rester pour lui donner son opinion sur Hyppolyte. Tout ce qui suit peut être perçu de plusieurs façons. Lui tente d’éviter la catastrophe pendant qu’elle comprend exactement ce qu’elle souhaite entendre. Une mécanique comique qui ne s’essoufflera jamais.

L’arrivée d’Hyppolite complique évidemment les choses. Pour éviter de révéler qu’Éric est son ancien amoureux, Catherine le présente sous un nouveau prénom. Les identités changent constamment, les vérités deviennent des demi-vérités et chacun ment pour protéger ses propres intérêts. Ce jeu de cache-cache identitaire donne lieu à plusieurs scènes particulièrement savoureuses.

Impossible également de passer sous silence quelques références bien de chez nous. Des blagues sur la marche, le vélo et le tramway, ponctuent une pique adressée au maire Bruno Marchand et déclenchent instantanément les rires. Ce genre de clin d’oeil donne l’impression que la pièce a été pensé pour le public de Québec, ajoutant une touche de complicité fort appréciable.

Mais si Rupture à domicile fonctionne aussi bien, c’est avant tout grâce à ses trois interprètes. Catherine est attachante, spontanée et pleine d’énergie, Hyppolite possède une nervosité enfantine qui le rend sympathique, notamment lorsqu’il évacue son stress en jouant machinalement avec les pompons d’un coussin. Un tout petit geste mais qui en dit énormément sur son état d’esprit.

Et puis, il y a Emmanuel Bédard.

Difficile de détourner le regard dès qu’il est sur scène. Son texte est impeccable, mais se sont surtout ses silences, ses mimiques, sa gestuelle et son sens du rythme qui font mouche. Son visage parle autant que ses répliques. Une simple expression suffit souvent à provoquer un éclat de rire. Sans jamais surjouer, il maitrise parfaitement l’art du timing comique.

L’un des plus beaux moments survient lorsqu’Éric interprète Sur mon épaule des Cowboys Fringants, en adaptant les paroles pour dire ce qu’Hyppolite est incapable d’exprimer. Accompagné d’effets sonores par celui-ci, cette parenthèse touchante rappelle que derrière l’humour se cachent aussi les maladresses de l’amour.

Sans prétendre réinventer le théâtre d’été, Rupture à domicile remplit parfaitement sa mission : divertir avec intelligence. Portée par une distribution solide et des quiproquos savamment orchestrés, la comédie réussit son pari.

S’il ne fallait retenir qu’une raison d’y aller, ce serait Emmanuel Bédard. Drôle, touchant, pertinent, il illumine la scène du début à la fin.

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