Kizaba

Le Festival international Nuits d’Afrique célèbre ses 40 ans: Entrevue avec la directrice générale Suzanne Rousseau et l’artiste Kizaba

Du 7 au 19 juillet, le Festival international Nuits d’Afrique fêtera sa 40e édition. Plus de 700 artistes venus d’une trentaine de pays fêteront l’équilibre entre mémoire et avenir, les grands noms qui ont marqué l’histoire et les nouvelles générations qui réinventent la musique du monde. Pour comprendre ce qui fait l’âme de ce rendez-vous unique à Montréal, Sors-tu? s’est entretenu avec deux figures essentielles du festival : la directrice générale, Suzanne Rousseau, témoin et architecte de son évolution depuis des décennies, et Kizaba, artiste congolais installé à Montréal, pionnier de l’afro-électro et multiple participant aux Nuits d’Afrique.

D’origines modestes à l’institution mondiale

Retournons en 1987. Tout débute au Club Balattou avec Lamine Touré, musicien sénégalais arrivé à Montréal dans les années 1970, fonde le festival avec une poignée d’amis et une ambition simple : faire découvrir les richesses sonores de l’Afrique à un public nord-américain encore peu familier. À l’époque, le concept est révolutionnaire. Ce lieu mythique du boulevard Saint-Laurent devient rapidement le cœur battant de la musique du monde à Montréal. « Le festival est né en 87, mais le Balattou en 85 », rappelle Suzanne Rousseau.

Le nom même, Balattou, (Bal à tous) évoque tous les rites, toutes les cultures. C’est un voyage en Afrique, aux Antilles et en Amérique latine, avec des ponts directs entre ces continents. […] Nuits d’Afrique a repris cette recette-là, mais en grand.

Au départ, le festival se limitait à une quinzaine de jours au Balattou, avec une capacité de 150 à 200 personnes par soirée. Aujourd’hui, il rayonne sur le Quartier des spectacles avec 13 jours de programmation en salle dans six emplacements différents, dont le Balattou, six jours d’activités en plein air, deux scènes extérieures, des ateliers de danse, une promenade des saveurs et le célèbre Marché Tombouctou. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : selon la dernière étude d’achalandage (2024), le festival accueille 250 000 visiteurs uniques, dont 23 % de touristes d’outre-mer.

«Le festival a grandi petit à petit, sans jamais perdre son authenticité», souligne la directrice. Cette croissance organique s’est accompagnée d’un impact culturel majeur. Dès les premières éditions, des artistes y font leurs débuts nord-américains : «Le festival a servi de porte d’entrée en Amérique du Nord pour de nombreux talents et a ouvert la voie à d’autres événements. […] Nous avons fait grandir non seulement notre festival, mais le marché nord-américain pour beaucoup d’artistes.»

Les trois piliers du festival : patrimoine, transmission et découverte

La programmation du festival s’articule autour de trois piliers : les artistes qui ont marqué le festival, les Enfants Nuits d’Afrique et les nouvelles générations.

Le premier pilier vise à rendre hommage aux grands noms qui ont participé au rayonnement du festival. Des artistes comme Oumou Sangaré, grande voix du Wassoulou et du blues du désert, qui ouvrira le festival le 7 juillet au MTELUS. Puis, Tabou Combo, groupe légendaire du kompa haïtien qui traverse les générations, se présentera gratuitement le 18 juillet sur la scène TD. Le 19 juillet, ce seront Diblo Dibala et Matchatcha, créateurs du soukous et Tiken Jah Fakoly, le chanteur reggae ivoirien, qui assureront la clôture, gratuitement sur la scène TD.

Ce sont des groupes de calibre international qui ont un patrimoine important et on veut qu’ils laissent un legs aux nouvelles générations.

Le deuxième pilier s’organise autour des Enfants Nuits d’Afrique : «Ce sont les artistes locaux qui ont grandi avec nous.» me raconte la directrice générale. Les soirées Griots de Montréal font partie de ces Enfants Nuits d’Afrique. Les «Griots» sont des conteurs et gardiens de la tradition orale d’Afrique de l’Ouest. Des artistes tels que Djely Tapa, musicienne malienne-québécoise qui porte avec passion les traditions musicales maliennes et les réinvente en les associant à des sonorités blues, jazz et électro. Elle se produira dans le cadre de la soirée Griots de Montréal au club Balattou le 10 juillet.

Puis, la formation Taafé Fanga, gagnante du tout premier Syli d’or en 2007, se présentera gratuitement à l’Esplanade Tranquille sur la scène Loto-Québec le 17 juillet. Le chanteur multi-instrumentaliste haïtien, Wesli, présentera divers artistes lors d’une série de représentations au club Balattou les 12, 13 et 14 juillet. Finalement, Kizaba fait aussi partie des Enfants Nuits d’Afrique. Ces artistes ont tous évolué avec le festival et sont mis en lumière pour leurs engagements au fil des années.

djely tapa1 * Djely Tapa au Festival International Nuits d’Afrique 2025

Finalement, le dernier pilier : les nouvelles générations que l’on découvre chaque année à travers notre programmation à l’année des cabarets acoustiques Nuits d’Afrique et des prix Syli d’or de la musique du monde qui est vraiment un incubateur de nouveaux talents.

La 40e programmation du festival repose sur cette volonté de célébrer les artistes qui l’ont construit, mais aussi de les faire connaître aux plus jeunes :

On retourne en arrière, on regarde vers l’avenir. Ça sera une année marquante et le but ultime c’est de laisser un legs aux nouvelles générations. Pour que les jeunes d’aujourd’hui connaissent ce que représente vraiment le festival, qui sont ces artistes qui ont façonné le patrimoine, de reprendre ces éléments-là et les amener plus loin à leur sauce, mais de ne pas perdre le patrimoine.

On veut aussi découvrir les nouveaux artistes qui à leur tour porteront le flambeau: «On donne la chance à ceux qui ont du talent, pas nécessairement à ceux qui ont déjà une grosse machine de promotion derrière eux», résume-t-elle. Cette philosophie explique pourquoi tant d’artistes gardent un attachement viscéral aux Nuits d’Afrique, même après avoir conquis les plus grandes scènes du monde.

L’âme du Festival : Un chez-soi international et multigénérationnel

Quand on lui demande de résumer l’âme du festival en une phrase, la directrice générale n’hésite pas : «C’est l’accueil et la chaleur, le côté accueil humain. Que tout le monde se sente bienvenu et se sente chez lui.» Cette phrase, elle l’entend souvent dans les archives vidéo du président fondateur. C’est ce qui anime chaque édition, ce qui rend le festival «unique».

Ce que j’aime entendre aussi, c’est quand je parle à des gens qui me disent que c’est un des rares festivals où moi et mon ado, on aime les mêmes musiques, […] on réussit à rassembler plusieurs cultures, mais aussi ses multigénérationnelles. C’est vraiment quelque chose de très puissant, c’est ce qui nous anime chaque année à essayer de faire le meilleur et d’être à la hauteur.

Multigénérationnel et interculturel, le public reflète la diversité montréalaise et québécoise. Des banlieues, des régions, d’autres provinces et de l’international de tout âge convergent vers ce «chez-soi» où tout le monde est le bienvenu.

 

Kizaba: porteur de l’âme du festival

Le 15 juillet sur la scène TD, Kizaba sera chez lui. Le festival, qui a soutenu sa carrière en éditant plusieurs de ses titres, lui offre une vitrine idéale pour présenter son univers.

Je me sens vraiment honoré de performer aux Nuits d’Afrique parce que ça me rappele un peu mon côté ancestral, de la terre d’où je viens. Je viens de l’Afrique et de participer aux Nuits d’Afrique, ça me fait… c’est chaleureux, chaleureusement au cœur.

Ces mots de Kizaba, un de ces artistes qui incarne cette âme d’accueil et d’attachement avec le festival; il les prononce avec sincérité. Pour lui, monter sur scène au festival, c’est un retour aux sources, une rencontre avec ses ancêtres et une façon de faire rayonner la musique d’Afrique tout en y mêlant les sons d’ici: «C’est le meilleur festival africain au Canada, au Québec. Et ça me rappelle que mes ancêtres sont présents avec moi», ajoute-t-il.

Né à Kinshasa en République démocratique du Congo, Lionel Kizaba arrive à Montréal en 2011. Rapidement, il s’impose comme l’un des batteurs et multi-instrumentistes les plus respectés de la scène des musiques du monde canadienne. Formé dès l’enfance au jazz par son oncle, le professeur François Mantuila Nyomo, il maîtrise batterie, percussions, chant et production. Son projet naît comme un «nzela» (chemin en lingala) vers une nouvelle expression artistique qui mélange des influences de partout. Ses albums Nzela (2017), Kizavibe (2022) et surtout Future Village (2025) marquent des étapes décisives.

Kizavibe (2022) lui vaut notamment une nomination aux Juno Awards dans la catégorie Album de musique du monde, une nomination aux GAMIQ ainsi que plusieurs nominations aux Prix Dynastie. Il est également nommé Révélation Radio-Canada 2024-2025, tandis que Future Village (2025) reçoit une nomination au Gala de l’ADISQ dans la catégorie Album de musique du monde.

Le Festival international Nuits d’Afrique est le terreau parfait pour cet artiste. Fondé pour promouvoir les cultures du monde et favoriser les échanges, il a accompagné Kizaba depuis ses débuts. Outre son concert principal en 2024, il a également offert des DJ sets dans la série « Les Escales Tropicales » présentée par ICI Musique, mixant ses propres productions avec des classiques congolais.

kizaba kizavibe

L’afrofuturisme comme voyage universel

Cette volonté de préserver un patrimoine tout en le projetant vers l’avenir ne s’exprime pas seulement dans la programmation du festival, mais aussi dans la musique des artistes qui y évoluent. Chez Kizaba, cette philosophie prend la forme de l’afrofuturisme, un courant artistique qui puise dans les traditions africaines pour imaginer l’avenir et créer des ponts entre les cultures.

L’afrofuturisme, pour moi, c’est vraiment… c’est une image, c’est une direction artistique, c’est aussi la reconnaissance des ancêtres, c’est un voyage universel où tu fais rayonner un peu la culture du passé et de l’amener dans le présent et dans le futur

L’afrofuturisme est né dans les années 1980 chez les Afro-Américains. Kizaba y mélange des rythmes traditionnels congolais (soukous, rumba, percussion) avec de l’électronique plus pointue pour créer une musique «universelle» où toutes les cultures se retrouvent : «Il n’y a pas juste des Africains qui vont écouter ma musique. Il y a les gens de partout. L’Asie, l’Amérique du Sud, les États-Unis, l’Europe. Tout le monde se retrouve. C’est une musique qui est vraiment avant-gardiste.»

Cette universalité passe aussi par les langues. Ses textes, chantés en français, anglais, lingala (langue nationale du Congo) et kikongo (langue traditionnelle de sa grand-mère), évoquent l’identité diasporique, la résilience migratoire et l’espoir d’une Afrique prospère et ouverte où les nations peuvent enfin vivre ensemble.

Un hymne pour unir les générations et les continents

Le clou symbolique de cette 40e édition est sans conteste l’hymne officiel: Unis par les Nuits, composé par l’artiste ivoirien Meiway, lauréat du Prix Nuits d’Afrique pour la francophonie en 2025. Le morceau réunit des voix venues des quatre coins du monde et du Québec. On y entend Oumou Sangaré, Tiken Jah Fakoly, Diblo Dibala, Sékouba Bambino, Djely Tapa et au refrain Kizaba accompagné d’un chœur d’artistes locaux dont Wesli, Tonton Idriss, Lydol, Thaynara Peri, Kabey Konaté, Mateo, Melodji, Hendry Massamba et Floric Kim.

En réunissant des figures légendaires, des artistes établis au Québec et une nouvelle génération de créateurs, Unis par les Nuits incarne cette volonté de transmettre un héritage tout en le faisant évoluer. À l’image de la programmation de cette 40e édition, elle fait dialoguer les continents, les cultures et les générations dans un même élan.

Quarante ans après sa création, le festival continue ainsi de remplir la mission que lui avait donnée son fondateur : créer un espace où les traditions se rencontrent, se réinventent et se partagent. Entre mémoire et avenir, les Nuits d’Afrique demeurent un lieu où chacun peut trouver sa place, un véritable chez-soi musical qui célèbre la richesse des cultures du monde tout en préparant celles qui écriront les quarante prochaines années.

Détails et billets pour l’édition 2026 du Festival international Nuits d’Afrique par ici.


* Cet article a été produit en collaboration avec le Festival international Nuits d’Afrique.

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