Rumeur et petits jours du Raoul Collectif à l’Usine C | Cocotte-minute explosive d’un bouillon de culture
Cinq comédiens belges complètement mabouls et géniaux dans leur folle délivrance de rires à secousses. Sur leur site web, cette mention explicative de la démarche unissant Romain David, Jérôme de Falloise, David Murgia, Benoît Piret et Jean-Baptiste Szézot pourrait résumer à elle seule la puissante performance scénique : « Cette énergie adolescente constitue le mouvement dans lequel notre collectif a vu le jour en février 2009, et veut se traduire dans l’inscription d’un théâtre qui met en avant les joies de la libération. »
Deux minutes avant que la pièce n’opère, une impression flottante d’exploration voire d’improvisation, moteurs propulseurs de Rumeur et petits jours. Les acteurs s’agitent dans tous les sens, ils vont et viennent autour d’une table recouverte d’objets bigarrés (cactus, cendrier, verres de carton, micros vintage). Une salle radiophonique en gestation, d’une autre époque, celle de la contestation grondante de Mai 68 et des années 70 de la libération de la parole. Cinq chroniqueurs d’une émission subversive – le 347e numéro et fatalement, le dernier, de leur laboratoire de recherches : « Épigraphe. » Vénère, la bande est remontée par la fin brutale de leur aventure sur les ondes à cause d’intérêts extérieurs, du marché. Se voir ainsi réduits à se taire, eux qui ont tant à dire, à exprimer sur tous les sujets. Eux qui se croient au goût du jour avec leur machine à télex qui n’émettra que deux messages n’ont pas l’intention de tirer leur révérence en silence. Ces cinq révolutionnaires anticapitalistes, contre impérialistes, s’en donneront à cœur joie pour démolir l’émission jusqu’à sa plus simple expression, sur un terrain agricole.
Mais avant l’apothéose, on discute et discourt ferme, collectivement, sur des thèmes fondamentaux à la recherche de la beauté du groupe. La survivance d’un cheval et d’une vache dans un espace exigu. Le chant du soleil à son oscillation-vibration. Les espèces animales en voie d’extinction dont certaines ont l’apparence d’un tube digestif, ou sur des pattes anormalement plus hautes que Nature. Le chroniqueur Jacques présente ces pauvres bêtes vouées à l’infinie disparition via un projecteur, sous les critiques de ses acolytes doutant de ces sources visuelles, se riant de sa démarche et le coupant de l’auditoire inapte à voir ces spécimens singuliers. L’un des passages les plus hilarants de la pièce, où l’on se fend de rire.
Porté par une intelligence du texte et une finesse de propos et réflexion sur le monde, le Raoul Collectif ne laisse aucun répit au spectateur, l’assaillant par tous les bords en une formule théâtrale brute. Par l’esprit délié de raisonnements incessants sur l’état du monde, les rapports de force. Et les alternatives aux idées à abattre, par le personnage délirant de Tina (alias There is no alternative), coiffé d’une perruque blonde, mini-jupe et talons hauts dont le règne sera écourté par un tir fatal.
En plus d’une décennie de création, la pièce Rumeur et petits jours a été acclamée au Festival d’Avignon, au Théâtre de Liège et au Théâtre de Namur. Encore une prise exceptionnelle de l’Usine C pour nous rapprocher d’artistes ne craignant aucunement de tirer à bout portant sur l’art conservateur, jusqu’à disperser à tous les vents les graines fécondes de son expression et détruire les angles carrés de la bien-pensance.
- Artiste(s)
- Raoul Collectif
- Ville(s)
- Montréal
- Salle(s)
- Usine C
- Catégorie(s)
- Performance,

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