Robert Lepage

Hamlet, Prince du Danemark au Diamant | Un ballet de haute voltige à la hauteur du grand classique de Shakespeare

Traduire Hamlet, la plus longue pièce de Shakespeare (cinq heures!), en… 1h40 et en danse. C’était le rêve fou du danseur et chorégraphe Guillaume Côté, qui a pu compter sur nul autre que Robert Lepage pour le coréaliser. Et quel défi! La pièce est si mondialement connue pour son texte et ses citations qui ont traversé les siècles, comme « Être ou ne pas être, telle est la question » ou encore « Le reste est silence ». Que devient-elle quand on lui enlève les mots?

Hamlet (Guillaume Côté), c’est l’histoire de ce prince du Danemark qui veut venger son père empoisonné par son oncle Claudius (Robert Glumbek). Quelques mois à peine après la mort du souverain, Claudius épouse Gertrude (Sonia Rodriguez), sa veuve, et monte sur le trône. Le soupçonnant d’avoir commis ce meurtre par ambition, Hamlet fait tout pour le confronter et obtenir justice, au risque d’entraîner avec lui Ophélie (Carleen Zouboules), la fille du conseiller royal et son amoureuse. Sa quête de vérité le fait tomber peu à peu dans une spirale de doute, de colère et de tragédie.

Premièrement, on se délecte de voir du ballet à Québec. Faute d’avoir une compagnie dans la Capitale-Nationale, les représentations de ce genre se font rare. Mais qui dit coproduction Ex Machina et Guillaume Côté, dit Arts multi. Alors oui, la technique en ballet est l’un des médiums principaux du spectacle, mais ce qui est beau ici, c’est le mélange avec d’autres styles comme les danses contemporaine et urbaines.

Tout se mélange avec tant de fluidité. Le tableau d’ouverture festif en est la savante illustration.

La musique, composée par John Gzowski, est à l’image de ce métissage en jouant avec les époques. On y entend autant de la vielle à roue, instrument à cordes frottées médiéval, que des percussions, du saxophone ou de la guitare électrique. Rien qu’avec ces ingrédients, l’œuvre du XVIIe siècle devient moderne et la rend plus proche de notre époque.

Très vite, le spectateur se rend compte qu’il ne s’agit pas juste d’un show de danse. Le décor, très minimaliste, est étonnamment très versatile. Dans la version originale de Shakespeare, les changements de décor sont longs et nombreux. Ici, le rideau rouge se transforme et fait partie intégrante de l’histoire, que cela soit pour illustrer les voyages d’Hamlet et d’Horatio (Natasha Poon Woo) ou les changements de pièces chez Ophélie et la reine Gertrude.

Au-delà de la danse, la magie

Cette version d’Hamlet est aussi un spectacle de textures où les danseurs s’entremêlent, jouent, courent, se battent en harmonie avec de larges tissus. Le mouvement même dans l’inanimé.

Mention spéciale à la scène hypnotisante où Ophélie sombre dans la folie et se noie dans un immense voile bleu, portée par les danseurs cachés en arrière. La prouesse technique est fascinante. C’est tellement beau à voir qu’on aurait envie de la revoir encore et encore. Une scène de noyade… Paradoxal à dire, mais pourtant vrai.

C’est là toute la patte Lepage : jouer avec la magie des éclairages et des perspectives. Les jeux d’ombres et de lumière, notamment pour illustrer le crime et la mort. Les jeux de miroir pour représenter la folie et la paranoïa. Toujours subtils, que le moment soit confortable ou inconfortable, ils nous ramènent indéniablement dans nos souvenirs, jeux ou cauchemars d’enfants. Quelle belle sensation!

Lors d’une discussion avec le public après la représentation du 9 mai, Guillaume Côté raconte que le metteur en scène n’a eu aucun mal à s’intégrer à la danse et au mouvement qu’impliquait cette production. Au contraire, le merveilleux mélange entre Ex Machina et Côté Danse élargit les horizons des genres de prédilection de chacun. Un charme.

La scène des masques, digne exemple qui illustre le théâtre dans le théâtre, est savoureuse. Ce tableau où Hamlet piège son oncle traître et le met face à sa vérité est à la fois un moment comique, grâce à la danse, et dramatique face au dénouement.

Peut-on comprendre l’histoire de cette version dansée si on n’a jamais lu Hamlet? Pas forcément dans les détails, mais la structure, « le crâne », comme aime l’appeler Guillaume Côté, sans aucun doute. À l’image du ballet, le spectateur n’a pas besoin de tous les codes pour apprécier cette œuvre esthétiquement fascinante, mais il y reconnaît facilement les thèmes principaux : la quête de la vérité, la corruption et la paranoïa. C’est le génie des œuvres qui ont traversé les siècles : elles sont – souvent tristement – toujours d’actualité.

Pas étonnant que cette création québécoise de seulement 1h40 fasse le tour du monde jusqu’en 2027. C’est définitivement une belle façon de (re)découvrir un grand classique sous une forme accessible, raccourcie et magique!

Hamlet, Prince du Danemark sera présenté au Monument National à Montréal du 13 au 23 mai 2026, puis partira en Espagne en juillet 2026.

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