Zéro à Duceppe | Un seul-en-scène de Mani Soleymanlou drôle et touchant
Mani Soleymanlou est de retour à Montréal avec son spectacle Zéro, au Théâtre Duceppe, pour quelques représentations jusqu’au 24 mai. Créé en 2019 à La Chapelle avec sa propre compagnie de production, Orange Noyée, en association avec le Théâtre français du Centre National des Arts dont il est actuellement le directeur artistique, Mani Soleymanlou a parcouru le Québec et le Canada avec cette pièce qui est au croisement du seul-en-scène d’humour et du monologue autobiographique.
Le comédien, qui s’est notamment fait connaître avec ses précédents spectacles dont les titres ne sont pas loin d’épuiser la liste des chiffres de 1 à 10, a choisi cette fois le zéro, mais reste fidèle à l’un des fils conducteurs de ceux-ci : l’identité. En farsi et en arabe, zéro se dit sefr et signifie aussi « le vide ». Réflexion sur sa propre identité d’émigré iranien – sa famille a fui la terreur imposée par les Gardiens de la révolution – naturalisé canadien, Québécois d’adoption ayant vécu à Paris et en Ontario, Mani Soleymanlou s’interroge sur sa singularité qui n’en est plus vraiment une à l’heure où le Québec et tant d’autres sociétés reflètent une riche diversité culturelle. « Zéro, c’est le rien, je ne suis rien, même ma peau devient plus blanche avec les années ! » plaisante-il sur un ton doux-amer.
Zéro commence d’ailleurs avec une mise en scène (par lui-même, en plus d’être l’auteur et le seul comédien de la pièce) très sérieuse, dramatique même. Dans un halo de lumière, sur la scène complètement sombre, Mani Soleymanlou raconte une histoire de la vie de son père et de la sienne, « le soir qui a changé sa vie », comme s’il décrivait une scène de cinéma. Le récit de l’anecdote s’étalera sur la majeure partie du spectacle, entrecoupé de digressions beaucoup plus humoristiques avec un débit de paroles souvent en mode « mitraillette », à tel point qu’on se demande comment il respire. Sur quoi portent ces digressions ? Un peu sur tout, mais surtout sur le vivre-ensemble (les chroniqueurs du Journal de Montréal en prendront pour leur grade au passage), et comme évoqué plus haut, sur son identité et sur ce qu’il veut, ou plutôt ce qu’il ne veut pas transmettre à son fils de ses racines iraniennes.
L’artiste fait ce constat plutôt triste, mais qu’il ne nous appartient évidemment pas de juger, de vouloir que son fils soit le vrai « redémarrage à zéro », sans connaissance du farsi ou de la culture iranienne, même s’il cède parfois aux demandes de ses parents ou de sa femme (« de Laval ») pour l’initier à des traditions comme le nouvel an perse – ce qui donne sur scène le passage le plus hilarant des 1h40 que dure Zéro. Au fur et à mesure du spectacle, lorsqu’on atteint le cœur de l’histoire de cette nuit des années 80 où le père de Mani Soleymanlou a décidé de quitter l’Iran avec sa famille pour de bon, on est plus à même de comprendre le traumatisme qui pousse le Mani des années 2010-2020 à repousser ce lourd héritage.
À l’image de cette petite montagne de chaises empilées derrière lui sur la scène comme autant d’amalgames auxquels il essayera de mettre le feu – métaphoriquement et littéralement – pendant Zéro, Mani Soleymanlou porte sur ses épaules un petit bout d’Histoire qu’il semble essayer de digérer à sa manière, spectacle après spectacle, avec sagesse, humour et émotion. Indispensable.
- Artiste(s)
- Mani Soleymanlou
- Ville(s)
- Montréal
- Salle(s)
- Théâtre Duceppe
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