Retour sur la Commission B 2026 | Écouter autrement, un verre à la main
Écrire sur la musique, c’est composer avec deux pièges : la complaisance d’un côté, l’intransigeance de l’autre. On finit parfois par avoir le formulaire de plaintes déjà rempli avant le premier accord ou, à l’inverse, être prêt à pardonner à un artiste qu’on aime ce qu’on ne tolérerait pas d’un autre. À prime abord, j’étais moins enthousiaste face à la programmation de cette année qu’à celle de l’an passé. Une question de goût, pas de qualité. Après onze éditions, la Commission B (qui se tenait cette année du 19 au 21 juin) n’a plus à convaincre personne de faire le voyage. Pour ma part, je me suis imposé de regarder chacune des propositions avec la même attention. Et j’ai eu de belles surprises pour cette édition équilibrée qui a rejoint l’ensemble de son public.
L’ambiance d’abord
Dès 21 heures vendredi, l’averse s’est invitée à la fête et n’a plus vraiment voulu repartir. L’eau de pluie diluait le houblon dans les verres, la sauce brune des poutines, la sauce des tacos et tombait avec de plus en plus d’insistance sur une foule qui, étonnamment, ne semblait pas incommodée malgré le froid et l’inconfort. Le public a continué de profiter du moment avec résilience. C’est sans doute ce qui distingue la Commission B des grands festivals urbains : on y sent une proximité, une indulgence collective, une foule qui vient autant pour la musique que pour se retrouver, peu importe le ciel qui la recouvre. C’est aussi tout le pari de la Commission B. Prendre le pouls d’un village où la culture infuse déjà le quotidien, et lui donner, le temps d’une fin de semaine, une scène à la hauteur de cette effervescence. Le village attire depuis plusieurs années un nombre étonnant d’artistes qui choisissent d’y vivre ou d’y revenir année après année, au point où Radio-Canada lui a consacré récemment une série de reportages, Vivre le Saint-Cas Dream. La salle de spectacle de la microbrasserie Les Grands Bois, où se tiennent une bonne partie des concerts hors festival, s’est imposée comme un passage obligé.
Vendredi
Vivresse ouvre le bal
Le quatuor originaire de Québec, porté par les frères Alex (guitare) et Tommy Grandbois (batterie), ayant eux-mêmes vécu une partie de leur vie à Saint-Casimir, a ouvert la scène Promutuel assurance à 17h30 avec un rock énergique aux accents progressifs qui n’a pas mis de temps à s’enflammer. Drap blanc/drap gris/drap noir, jouée en clôture, illustre bien le dosage entre rock et arrangement plus posé qui fait la force du groupe, et est sans doute l’une des chansons les plus abouties de la soirée. Le groupe a aussi présenté trois nouvelles pièces d’un prochain album, à la composition encore inégale par moment, qui laissent présager une maturité à venir. On y sent une formation jeune en train de trouver son identité, capable de naviguer avec aisance entre les styles et les textures qu’elle compte apposer.
Requin Chagrin, premier passage
Premier passage au Québec pour ce groupe français porté par Marion Brunetto, qui a déjà partagé l’affiche avec Indochine et qui semblait sincèrement touchée de se retrouver à Saint-Casimir. Le nouvel album, Décalage, a occupé l’essentiel du passage sur la scène Desjardins. La proposition est accrocheuse, sans contredit, mais reste un peu mollasse par moments. Le public a néanmoins bien répondu : pas de grande révélation ici, mais une formation qui sait occuper l’espace.
Rau_ze, une performance juste
Le duo de Rose Perron et Félix Paul a sans doute livré la performance la plus affirmée de la soirée. Le groupe laisse sciemment la place aux mots et cette fluidité qui teinte la musique s’entend particulièrement dans Parle-moi pas, où la chanteuse met un feeling et une vulnérabilité désarmante dans chaque syllabe. Le quotidien, les amours de passage, le travail, la vie en ville : autant de sujets bien urbains qu’elle aborde avec acuité et une sincérité touchante, entourée d’énergiques musiciens, dont le coloré Antoine Bourque à la flûte et à la guitare. Le concert, intense du début à la fin, s’est conclu sur Travaille toute la nuit. Rau_ze se révèle définitivement un projet raffiné et vivant, où les contrastes n’en ressortent que plus forts.
Malaimé Soleil et l’énergie d’une cohorte de fans dévoués
Difficile de rester insensible à l’accueil réservé à Malaimé Soleil, porté par une cohorte de fans visiblement nombreux qui a chanté en chœur la majorité des refrains. La prestation s’est ouverte sur Pissou, une chanson aux rythmes syncopés, presque tribaux, avant de se poursuivre avec des pièces comme L’amour en sang, tirée aussi du tout dernier album, Fragile, où le jeu de guitare et des refrains accrocheurs se démarquent particulièrement. La voix du chanteur, sans éclat particulier, a ce petit quelque chose d’imparfait qui touche juste : le genre de voix qui unit une foule sans qu’on sache trop pourquoi. Le public était pendu à ses lèvres.
Les Louanges et les questions de notre temps
À 22 h, Vincent Roberge et son projet Les Louanges ont livré une excellente prestation, débutant avec Je confirme ma présence, tirée de son tout récent album, Alouette !. Sur Correct, entonnée dans la première partie, certains accents de clavier et de percussion rappelant Talking Heads ont retenu notre attention. Tout ceci ouvrant sur des textes riches, ancrés dans l’air du temps, qui témoignent d’une vraie volonté de s’engager dans les enjeux sociaux et politique actuels pour avoir droit au chapitre. Le chanteur a interpellé la foule à plusieurs reprises : « Comment ça va, St-Caz? », enchaînant les pièces marquantes comme Goddamn, Tu me coupes l’herbe, ainsi que Ne me quitte pas des yeux, une chanson dédiée aux proches aidants, sujet qui lui tient visiblement à cœur. La soirée s’est conclue sur un rappel très attendu de la foule avec Tercel, tirée de son tout premier album, La nuit est une panthère. Présence impeccable, prestation généreuse.
Alix Fernz
Pour clore cette première soirée, Alix Fernz a livré une proposition punk wave, sombre et théâtrale. Le projet reste nébuleux dans son ensemble, mais a tout de même réussi à faire danser la foule de façon débridée, donnant l’impression qu’un contingent de zombies dansant se sont joints à la fête. Une proposition étrange, mais efficace, qui a su garder une foule trempée jusqu’aux os bien éveillée jusqu’à la toute fin.
Samedi
Place à la famille dès le matin : kiosque de maquillage, théâtre et animations de rue pour les petits et pour les adultes, accompagnés d’une quinzaine de producteurs de bière, de cidre et de spiritueux à explorer verre après verre. L’esprit de la Commission B se déploie aussi dans le parc, autour de la scène Hydro-Québec, dans une diversité de genres musicaux à l’image de la programmation.
La mélancolie de Cadmium au réveil
C’est sous la pluie de midi au Café Ringo, interrompue puis revenue, que Cadmium a entamé la deuxième journée avec son trio inusité formé d’un accordéon, d’un banjo et d’une clarinette basse. Le groupe folk mélancolique et bilingue a présenté une nouvelle chanson en plus de ses pièces connues. Le groupe a profité de l’occasion pour parler de son attachement à la Commission B, avant d’inviter le public à la valse, le temps de deux ou trois pièces sous une éclaircie bienvenue. Un début de journée tout en douceur, parfait pour accueillir les premiers festivaliers du matin.
Pied léger, cœur léger
Avec ses trois musiciens – une guitariste, un contrebassiste qui dégaine l’archet de temps en temps et un autre à la guitare et au slide – Pied léger a livré des arrangements harmonieux, portés par un jeu de slide guitare particulièrement réussi. Une formation solide dans son genre, folk rock aux lisières du country, en plein fin d’après-midi alors que le beau temps était de retour. Le groupe a principalement joué des pièces tirées de son récent album, Foyer de résistance, dont la thématique repose sur la résilience et le voyage intérieur. De la divertissante Buffalo Man à l’entraînante Reine des papillons, c’est sans doute Valléville qui s’est le plus démarquée : une quête de sens, un foyer de résistance au sens propre comme au figuré, le pari de vivre de son art sans compromis, dans une ville éloignée des grands centres. Un beau message qui prend tout son sens une fois le contexte connu et expliqué par les protagonistes. Respect.
Corridor à reparcourir
Après les paroles inspirantes de Pied Léger, Corridor a offert une transition en douceur, peut-être un peu trop en douceur. La formation joue avec sérieux et compétence, mais peine encore à laisser une empreinte durable. Une proposition propre, sans aspérités, qui s’écoute bien sur le moment et s’efface presque aussitôt. Le genre de prestation qui ne déçoit pas vraiment, mais qui ne surprend pas non plus.
Atsuko Chiba, l’entrée dans la cour des grands
À 20 h 30, le groupe a offert un concert tissé de matériel tiré de ses quatre albums, alternant entre passages planants et moments tribaux, presque incantatoires. La texture guitaristique abonde, l’énergie est entraînante et les signatures temporelles intrigantes, portées par une progression d’accords particulièrement réussie sur les pièces du nouvel album, témoignent d’un vrai sens de la composition. Le groupe a très bien rempli l’espace, avec un petit côté Tool observable dans Sunbath, tirée de l’album Water, It Feels Likes It’s Growing (2023), et certaines intonations ou textures musicales pouvant rappeler The Mars Volta sur certaines pièces du dernier album, Torn. Atsuko Chiba entre clairement dans la cour des grands. Le bassiste David Palumbo a remercié la foule à plusieurs reprises, l’invitant à encourager les artisans de la musique d’ici.
Klô Pelgag, rincée mais lumineuse
À 21 h 30, Klô Pelgag est entrée sur scène pleine d’entrain dans une intro haute en couleur dont elle a le secret. Entre deux chansons, elle s’est confiée au public, avouant être « un peu rincée » au lendemain d’une prestation aux Francos. Elle a fait des allers-retours entre ces différents albums, en interprétant plus de 15 chansons dont À l’ombre des cyprès sur Notre-Dame-des-Sept-Douleurs (2020), Coupable sur Abracadabra (2024), en passant par l’album L’étoile thoracique pour Les instants d’équilibre. Elle a aussi présenté une nouvelle chanson à paraître et a entonné Comme des rames de L’alchimie des monstres, parue en 2013, seule au piano. Des chansons comme Mélamine, Rémora (Notre-Dame-des-Sept-Douleurs) et Décembre (Abracadabra) ont constitué des moments phares qui se sont conclus par Les pluies de lumière, portée par l’artiste au milieu de la foule où plus d’un œil s’est allumé : « La vie est une tragédie, maintenant qu’on le sait /J’aimerais qu’on se raconte / Une blague de fin du monde / Chaque jour un coin de la terre meurt sans faire de bruit. »
La Sécurité a assuré le défoulement avant la nuit
À 23 h, le groupe La Sécurité a eu le même mandat qu’Alix Fernz la veille : mettre fin à la soirée dans une ambiance dansante, énergique, avec un petit côté Devo et un tempo conçu pour se dépenser, dont le dernier album Bingo! a servi de matière principale. La proposition, parfois un peu redondante mais terriblement efficace, tenait beaucoup à la dynamique du groupe : les trois musiciennes formaient un bloc solide tandis que le bassiste, pour sa part, semblait agir comme un chef d’orchestre tacite, ordonnant le chaos, pendant que le batteur gardait le tempo bien ancré dans la foule.
Lizotte Fuzz, l’esprit d’improvisation entre les spectacles
Tout au long de la journée, le Lizotte Fuzz, ce groupe d’improvisation qui divertit les festivaliers entre les spectacles, a continué d’égayer les transitions. À un moment donné, le groupe a demandé des suggestions à la foule pour nommer une improvisation, et c’est ainsi qu’est né le brouillon de l’éphémère Gary Carter en l’honneur du regretté no 8 des expos de Montréal. Un moment spontané et complice qui résume bien l’esprit ludique de la Commission B.
Dimanche
Charlotte Brousseau ouvre en douceur
Présente la veille au lancement montréalais de l’album de Malaimé Soleil, Charlotte Brousseau était accompagnée de Luke Dawson, pilier de Pied Léger, à la contrebasse. Comme quoi, tout est dans tout. Elle a offert Tout bas, une pièce qui n’est pas sur son plus récent album, Plus de fleurs que de fleuve, avant d’enchaîner avec plusieurs de ses titres, dont Retenir la nuit et La baleine sur le parvis de l’église. Une entrée en matière tout en délicatesse pour ce dernier avant-midi de la Commission B.
Un moment gospel avant midi
Le programme s’est poursuivi avec une chorale gospel de la région. Une chanteuse seule a ouvert la prestation, la voix juchée haut dans les voûtes de l’église, suivie du chef de chœur charismatique qui l’a rejointe avec sa formation. Le prêche, livré d’entrée de jeu, portait sur le vivre-ensemble, l’engagement civique et la participation de la foule, invitée à se joindre au chant. Une parenthèse vibrante et haute en couleur qui a réchauffé l’église avant midi.
Philippe B à la Commission B, une classe de maître pour parolier
Philippe B aura ajouté une couleur bien à lui au festival, livrant une performance avec des texte d’une rare richesse au travers de son répertoire, passant de l’une à l’autre de ses trois guitares, parfois au piano, pour interpréter des pièces comme Calorifère, L’année du serpent et La jeunesse est un autre pays. Des chansons émouvantes sur le temps qui passe, comme l’essentiel de son répertoire. L’artiste s’est aussi montré attachant, sympathique et drôle dans ses échanges avec le public, parlant avec générosité des différentes salles dans lesquelles il a présenté ce spectacle : certaines où l’on ne voyait personne à dix pieds, d’autres à peine remplies où il pouvait voir chaque visage; et aujourd’hui, dans cette église, devant une grande foule qui ne laissait pas d’anonymat et qui l’intimidait un peu, a-t-il admis.
Il en a profité pour raconter une anecdote de classe de maître où il avait dû jouer une nouvelle composition devant Gilles Vigneault, nous en offrant une interprétation. Il a enchaîné avec Cadbury et ses paroles particulièrement justes : « C’est beau la vie d’artiste / On est juste écœurés d’effleurer la folie / De nourrir la machine », puis avec des titres comme La ballade de Johnny Crève-cœur, Marianne s’ennuie et la magnifique J’attends. Pour Petite leçon des ténèbres, qu’il a interprétée dans le contexte tout indiqué de l’église, les mots ont pris une résonance particulière : « Quand il fera noir jusqu’au fond de l’église/ Je fermerai toutes les lumières de l’appartement/ Une à une lentement, comme une prière/ Je garderai les yeux ouverts et je verrai plus clair en dedans. » Philippe B a livré une véritable classe de maître, révélant un authentique auteur-compositeur dans ce que ce mot a de plus pur, diversifié et raffiné. Une belle façon de clore trois jours de festival, sur une note plus intime et recueillie.
La prestation de Philippe B a amené à une réflexion plus large sur ce type d’artiste dont l’œuvre repose avant tout sur l’art de l’écriture de paroles de chansons : des textes d’une grande force, portés par une musique qui ne cherche pas l’éclat, parfois même monotone si on l’isolait, mais qui sert admirablement la puissance des mots sans jamais les masquer. L’inconvénient, pour ces artistes, c’est qu’ils peinent à retenir l’attention dans l’offre tonitruante de musique et de films qui nous entourent, une très vaste production qu’on écoute trop souvent en mode accéléré, au sens propre comme au figuré.
À l’heure où l’on discute de la possibilité de regarder des films en mode accéléré pour sauver du temps, ce qui demande un peu plus de concentration est peut-être en train de disparaître des radars. Cette prestation m’a rappelé à quel point l’écoute est précieuse et combien on la prête à mille autres choses. En voyant les yeux rougis d’un spectateur venu de Montréal avec sa fille à ma droite à l’écoute de J’attends , et une fille à ma gauche qui connaissait les paroles par cœur de l’ensemble des chansons, je me disais que ça valait la peine d’être un peu plus patient. J’ai réécouté son dernier album en arrivant chez moi, après un hiatus de plus de dix ans.
Trois jours, de multiples ambiances et une même conviction au bout du compte : la Commission B n’est pas qu’une programmation - c’est le prolongement naturel d’un village qui carbure à la création et aspire à la rencontre depuis longtemps déjà. Le temps d’une fin de semaine en tous les cas, certains l’ont ressenti.
Photos en vrac
Klô Pelgag
Les Louanges
Rau_Ze
Requin Chagrin
Ambiance
- Artiste(s)
- Alix Fernz, Atsuko Chiba, Cadmium, Charlotte Brousseau, Corridor, Klô Pelgag, La Sécurité, Les Louanges, Malaimé Soleil, Philippe B, Pied Léger, Rau_Ze, Requin Chagrin, Vivresse
- Ville(s)
- St-Casimir
- Catégorie(s)
- Alternatif, Chanson, Folk, Indie, Indie Rock, Neo soul, Pop, Québécois, Rock, Soul/R&B,
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