crédit photo: Vincent Champoux

Le chiard au Théâtre de la Bordée | Quand l’honneur vaut plus que tout, même que l’argent

Une salle fébrile, un murmure qui circule entre les rangées et cette impression que quelque chose d’un peu particulier est sur le point de se produire. À la Bordée, la soirée commence avant même que le pièce Le chiard, présentée jusqu’au 28 mars ne prenne véritablement vie. Lorsque le directeur artistique/général Michel Nadeau est sur scène pour nous présenter le spectacle, le moment bascule. Le député de l’Assemblée nationale Étienne Grandmont interrompt la présentation pour rendre hommage à celui qui a dirigé le théâtre pendant dix ans. Une médaille honorifique lui est remise, rappelant aussi ses 35 années d’enseignement au Conservatoire d’art dramatique de Québec. L’émotion est palpable. Les applaudissements montent, longs et sincères. Michel Nadeau quitte la scène sous une ovation qui semble déjà marquer une page d’histoire. Puis les lumières changent; derrière, sur l’écran apparaît en surtitre : « Nous sommes en Gaspésie. »

Une plongée dans la Gaspésie du début du XXe siècle

Le décor s’offre au public avec efficacité. Derrière la scène, des bandes de toiles sur lesquelles sont projetées des images de mer, de pêche et de silhouettes de pêcheurs en noir et blanc. L’atmosphère devient immédiatement maritime, rude et presque salée.

Un jeune homme entre en scène en giguant. Le mouvement est vif, joyeux. Puis soudain, le corps se dérobe. La danse devient chute. Une crise d’épilepsie éclate. Le silence s’installe. Ainsi commence le récit de cette famille gaspésienne qui tente de survivre à la dureté de la vie de pêcheurs au début des années 1900, lorsque le travail de la mer abîme les corps autant que les existences.

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Sur scène, une famille : la mère, Donatienne, sa fille, Jeanne-Alice, son fils, Édouard et sa belle-sœur, veuve depuis peu, Lucette. Une famille modeste, mais soudée. Autour d’eux gravite un riche commerçant anglais, Ed Brixton, persuadé que l’argent peut tout acheter, même la dignité des gens,  et sa fille, fraîchement arrivée de France après le décès de sa mère.

Les accents d’un territoire

Un détail attire rapidement l’attention : les comédiens adoptent l’accent gaspésien. Mais pas un accent uniforme. On écrira derrière, pour nous aiguiller, que l’accent est différent selon les différents villages de la péninsule. La langue devient alors véritable partie prenante.

Les mots, les intonations et les expressions donnent à entendre une Gaspésie vivante, rugueuse et fière. Le riche bourgeois, lui, parle en anglais et en français cassé. Au début de sa première tirade, un surtitre indique avec humour que si certains spectateurs ne comprennent pas la langue, ils peuvent se référer au programme, mais qu’en résumé, l’homme explique surtout qu’il a des problèmes avec sa fille. Ces petites touches d’humour parsèment la représentation et participent à l’intelligence de la mise en scène.

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Le Chiard : une bouette qui vaut plus qu’un remède

Au cœur de l’histoire se trouve un étrange plat appelé le chiard. Une bouette faite de morue, de pommes de terre et d’oignons. Un mélange épais, presque mythique, qui aurait le pouvoir de soulager les corps épuisés.

Dans le village, ceux qui demandent le chiard sont ceux qui ont « pogné le fond ». Ceux qui n’ont plus rien. Donatienne en prépare parfois pour aider ou remercier les gens du coin. Mais lorsque M. Brixton demande qu’elle en fasse pour sauver le chien malade de sa fille, la réponse est catégorique : non.

Cette femme ne se vend pas. « La seule affaire que personne peut nous enlever, c’est notre honneur », lance-t-elle. La phrase frappe comme une vérité ancienne.

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L’intelligence d’une jeune fille et la mémoire des livres

Un mélange improbable nourrit le regard de Jeanne-Alice sur le monde. La jeune femme comprend très bien ce qui se joue devant elle : la richesse ne devrait jamais définir la valeur d’un être humain.

À plusieurs reprise, nous assistons à une réalité étonnamment actuelle : sur scène, les femmes parlent beaucoup… mais ne s’écoutent pas toujours. Une dynamique qui fait sourire tant elle résonne encore aujourd’hui.

Pendant ce temps, le riche homme tente d’imposer sa logique en faisant la loi. Persuadé que tout s’achète, il engage Édouard et sa soeur pour travailler au service de sa fille : trois dollars par semaine pour les deux, six jours de travail, logés et nourris. Une offre qui révèle déjà le rapport de force entre ceux qui possèdent et ceux qui survivent.

Mais la situation se complique quand le chien de Miss Brixton ne guérit pas de sa traversée. Le médecin ne vient qu’une fois par mois. L’animal risque de mourir.

Édouard évoque alors le chiard, la concoctions magique de sa mère. Ed Brixton insiste pour en obtenir. Mais la mère refuse. L’honneur n’est pas à vendre. La tension monte. Lucette craint les conséquences. Jeanne-Alice, elle, admire la droiture de sa mère.

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Puis survient un retournement. Après la mort du chien. La femme accepte finalement de préparer son chiard, mais pas pour les bourgeois. Pour les habitants du village.

Pour ceux qui travaillent dur. Pour ceux qui peinent à vivre.

Le geste est simple, mais il devient un acte de résistance.

Sur scène, la mise en scène inventive, notamment cette grande table qui se transforme au fil des scènes, soutient efficacement le récit. Les surtitres ajoutent aussi une touche d’humour, notamment lorsque la mort du chien est confirmé par un inattendu « RIP Arsène » déclenchant les rires du public.

Mention spécial à Lucette, personnage irrésistible dont les répliques déclenchent plusieurs éclats de rire. Même si son rôle n’est pas central, Marianne Marceau capte l’attention et vole souvent la scène.

Entre humour, émotion et regard social, Le chiard rappelle que certaines valeurs ne s’achètent pas.

Et que parfois, se tenir debout suffit à changer l’histoire.

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