L’Agrappe et Paralime au P’tit Ours | Deux projets passionnants dans leurs différences
Au cours de cette soirée, deux guitaristes nous proposaient deux visions très différentes, mais aussi riches et enthousiasmantes dans leur diversité. En premier, Sylvain Picard nous proposait une formation originale (guitare, violoncelle, clarinette et vibraphone) où il développait ses titres fascinants où flottent l’influence d’Arvo Pärt. Ensuite, le trio Paralime nous a joué ses titres envoûtants et enlevés de son dernier album éponyme avec une interprétation particulièrement enflammée.
C’est dans la salle du P’tit Ours que se déroule les concerts de la soirée. L’organisation de l’espace a été repensée dernièrement, et des travaux ont permis d’offrir un hall d’entrée plus vaste et accueillant. Un sas a été aménagé avec l’espace de spectacle. Et vu que c’est soir de match, une télévision permettait de suivre le match des séries dans le hall pour ceux qui voulaient.
L’univers particulier et captivant de Sylvain Picard
Sylvain Picard est un guitariste au jeu influencé, entre autres, par Bill Frisell et Marc Ribot, mais surtout un arrangeur et compositeur en recherche permanente, avec des formations multiples et souvent étoffées. J’avais découvert la musique de Picard lors d’une émission radiophonique de Stanley Péan alors que je m’en allais en char à l’épicerie, il y a une quinzaine d’années. L’univers du guitariste reste toujours aussi passionnant que surprenant à mes oreilles, et je reste captivé par ses propositions depuis.
À son actif, le projet Pic et les blancs de mémoire (depuis 2004) nous offre des arrangements musicaux festifs et inédits autour de titres de notre répertoire, de Karkwa à Gilles Vigneault, qui sont revisités par huit musiciens.
La version en trio (guitare électrique, contrebasse, batterie) offre un format plus traditionnel, mais toujours avec une twist dans les arrangements ou les titres joués. L’album Airs à faire frire (2012) est chaleureusement recommandé.
En version quartet (guitare, saxophone, trompette et contrebasse), il y a l’album Gloria (2015), qui est une messe jazz issue de collaborations à l’église du Gesù et dont le lancement à la Chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours reste un excellent souvenir.
Et ces dernières années, il y a la version solo où Sylvain Picard joue ses propres chansons dans un format acoustique.
Ce soir, c’est une autre vision de l’univers de Picard qui nous est proposée avec L’Agrappe. Ce tout nouveau quatuor a été choisi pour ses grains et ses grincements et est constitué de Sylvain Picard (guitare, arrangements), Juliette Malgrange (violoncelle), Pierre-Emmanuel Poizat (clarinette basse et clarinette) et du fidèle Charles Duquette (au vibraphone principalement, un peu à la batterie), compagnon récurrent de Picard.
Au programme de ce concert nous sont proposées des compositions qui explorent la sonorité de cet ensemble atypique, avec en fil conducteur la pièce Entre deux eaux et ses quatre parties issues de la fascination de Picard pour l’univers du compositeur estonien Arvo Pärt depuis deux ans et demi. On y retrouve le côté épuré et la mélodie principale d’apparence simple, qui est reprise par un instrument différent suivant la partie. Il y a aussi un élément d’improvisation où un musicien propose une interprétation sur une note du son d’une superball qui rebondit au sol. L’empreinte de Picard est toujours là malgré tout, avec des mélodies posées et entrelacées entre instruments et avec des arrangements intelligents aussi solides que surprenants. Et les improvisations jazz se rencontrent avec le cadre plus strict de la musique classique. Les musiciens sont au service de la musique avec dextérité et précision et brillent avec force lorsqu’un solo leur permet d’aller plus en avant dans le titre.
Si Picard est le principal compositeur de la soirée, Charles Duquette nous propose deux titres, Unis et un hommage à sa maman, Pour Lise. Pour Pierre-Emmanuel Poizat, c’est Escapades et L’occasion Manquée. Ces titres offrent une vision parallèle de l’ensemble tout en restant cohérent avec le registre de la soirée.
C’est un plaisir de retrouver Sylvain Picard et de goûter à ses nouvelles compositions aux saveurs Pärtienne. On y retrouve son goût des textures musicales originales et un côté à la fois posé et flegmatique. La richesse de l’ensemble ouvre des horizons riches et nouveaux. Le guitariste m’a d’ailleurs confié que l’idée de greffer d’autres musiciens à l’Agrappe n’était pas à exclure.
Le lancement de Paralime avec une version de feu
Pour finir la soirée en beauté, le trio Paralime lance son album éponyme. J’avoue que le groupe était passé sous mon radar. Mais je me suis bien rattrapé depuis l’annonce de ce concert, étant tombé en amour avec l’album. En passant, un magnifique vinyle jaune est disponible.
Le trio s’est formé autour de 2023 et est composé du batteur Martin Blouin (Trio Biron Tétreault Blouin), qui est également le compositeur ainsi que le graphiste de l’album. Daniel Baillargeon (VioleTT Pi, GerVaise) est à la guitare, boucles et effets tandis que Mathieu Deschenaux (Slowinks, Gadji Gadjo et collaborateur régulier de Sylvain Picard) est à la basse électrique ce soir.
Si la formation nous a été présentée comme un groupe rockabilly progressif plus ou moins à la blague, son identité sonore reste difficile à définir avec un côté jazz marqué, mais aussi une énergie enflammée et un sens mélodique qui va puiser vers le rock tout en ayant le bon goût de ne jamais s’approcher de l’univers du jazz-rock assommant. On retrouve plutôt l’influence d’un Marc Ribot dans le son et la liberté de l’approche.
La guitare de Daniel Baillargeon assoie des lignes mélodiques directes, mais loin d’être simples, qui sont parfois à la limite du vers d’oreille. Il se permet d’explorer la mélodie et la structure du son avec une profusion de pédales d’effets, sans jamais sombrer dans la facilité d’une débauche de distorsion. La guitare reste claire et toujours organique, même avec des couches de modulations ou d’effets granulaires. Mais cela n’empêche pas le guitariste d’être totalement survolté et inspiré avec une énergie rare et contagieuse.
Ses deux comparses voguent aussi sur la vigueur de l’instant. Mathieu Deschenaux joue sur une vieille basse Höfner au son moelleux et offre des lignes aussi intenses que puissantes, offrant une fondation solide. Le batteur Martin Blouin porte ses compositions solidement et leur fait honneur avec un jeu riche, aussi nuancé que dynamique. Avec des noms de compositions comme Ish Gaboureh, Nopi Dopi Goni Boni ou Dodi, on n’est pas si loin du côté dadaïste d’Angine de Poitrine.
Ce qui est ressorti de la prestation de Paralime ce soir, c’est la fougue et la puissance de jeu du trio, aussi impressionnantes que leurs compositions captivantes aux thèmes accrocheurs. Une performance que je n’oublierai pas de sitôt!
- Artiste(s)
- Dan Baillargeon, L'Agrappe, Paralime Trio, Sylvain Picard
- Ville(s)
- Montréal
- Salle(s)
- P'tit ours
- Catégorie(s)
- Instrumental, Jazz, Québécois,





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