Kim Gordon au Théâtre Beanfield | Comment ne jamais devenir son propre monument
À 73 ans, Kim Gordon aurait toutes les raisons du monde de se contenter de célébrer son héritage. Samedi soir, pendant que le malnommé Angus Young d’AC/DC — qui est PLUS JEUNE que Gordon — faisait résonner les mêmes vieux riffs qu’il y a 40 ans (au plus grand plaisir de notre jeune collègue à la vieille âme Sami Rixhon!) au Parc Jean-Drapeau, Kim Gordon, elle, a plutôt choisi de déconstruire son héritage devant un plus modeste Théâtre Beanfield, toutefois bien rempli de Gen-X admiratifs. Entourée de musiciennes d’une génération plus jeune, l’ancienne membre de Sonic Youth a livré un spectacle qui ressemble moins à une rétrospective qu’à une démonstration de curiosité permanente : continuer d’avancer, quitte à se mettre elle-même en danger.
Il y a quelque chose d’assez vertigineux à voir Kim Gordon monter sur scène en 2026. Pas seulement parce qu’elle est l’une des figures les plus importantes de l’histoire du rock alternatif américain, mais parce que son influence est devenue si considérable qu’elle pourrait facilement constituer une prison.
Fondé à New York en 1981 avec Thurston Moore et Lee Ranaldo, Sonic Youth a contribué à faire exploser les frontières entre rock, art contemporain, noise et avant-garde. Les membres du groupe ont transformé la guitare électrique en laboratoire : accordages alternatifs, feedback, dissonances, improvisations et structures qui semblaient constamment vouloir échapper à la chanson rock traditionnelle. On peut affirmer sans peur de se tromper que Sonic Youth est le groupe le plus expérimental à avoir marqué la culture populaire. Quand on lance des albums aussi déroutants et champ gauche que Daydream Nation, Experimental Jetset, Trash and No Star ou A Thousand Leaves et qu’on se retrouve à faire des caméos dans Les Simpson et Gilmore Girls, c’est qu’on a réussi le tour de force d’infiltrer le mainstream et de lui injecter une bonne dose avant-gardiste. On ne le dira jamais assez : sans Sonic Youth pour taper le terrain, il n’y aurait jamais eu le phénomène Nirvana, et sans Nirvana, on sait très bien à quel point tout aurait été différent…
Au milieu de tout cela, Kim Gordon n’était certainement pas « la femme de Sonic Youth ». Elle en était l’une des forces créatrices essentielles. Bassiste, guitariste, chanteuse, parolière, artiste visuelle, elle a contribué à définir une manière radicalement différente d’occuper l’espace dans un groupe de rock.
Dans un milieu encore largement dominé par les hommes, Gordon refusait notamment de se conformer à l’image attendue de la femme dans le rock. Ses textes ont progressivement abordé frontalement le sexisme, le pouvoir et la sexualisation des femmes dans l’industrie musicale, notamment sur des chansons comme Kool Thing, Tunic (Song for Karen) — qui rend hommage à Karen Carpenter, la légendaire chanteuse du duo de soft-pop The Carpenters, décédée en 1983 des suites de complications liées à l’anorexie — et Swimsuit Issue. Elle a également joué un rôle important dans l’émergence d’une génération de musiciennes associées au mouvement Riot Grrrl, tout en soutenant et en encourageant de jeunes artistes comme Kathleen Hanna (de Bikini Kill).
Avançons (non non, pas le slogan de la CAQ)
Mais c’est justement là que le spectacle de Montréal devient particulièrement intéressant : Gordon ne semble aucunement intéressée à transformer cet héritage en monument.
Sa démarche actuelle repose au contraire sur une forme d’inconfort volontaire. Avec Play Me, son troisième album solo paru en mars dernier, elle poursuit le virage amorcé avec No Home Record (2019) et The Collective (2024), en mélangeant guitares abrasives, rythmes électroniques, hip-hop, trap, textures industrielles et expérimentations numériques. Elle ne cherche pas à reproduire Sonic Youth. Elle cherche encore ce qu’elle pourrait faire après Sonic Youth.
Elle a visiblement compris ce que d’autres comme Damon Albarn ont aussi saisi : pour bien vieillir après avoir connu le succès au sein d’un band influent, créatif et foisonnant, il faut bien s’entourer, idéalement de jeunes esprits. Aux côtés de Gordon se trouvent des musiciennes peu connues mais qui la mènent vers de nouvelles avenues : la guitariste Sarah Register, la batteuse Madi Vogt et la bassiste Emily Retsas donnent au spectacle une dimension presque générationnelle. Gordon n’est pas simplement une légende qui vient transmettre son savoir à des musiciennes plus jeunes : elle accepte aussi de se placer dans un contexte où elle doit écouter, réagir, s’adapter. La transmission fonctionne visiblement dans les deux sens. Elle est bien appuyée.
C’est peut-être ce qui demeure le plus admirable chez elle. Gordon ne joue pas à être jeune. Elle ne tente pas de refaire Daydream Nation. Elle ne cherche même pas nécessairement à être « cool », alors qu’elle pourrait probablement l’être sans effort. Elle accepte plutôt la possibilité de paraître étrange, abrasive, minimaliste ou déstabilisante.
Le spectacle n’est d’ailleurs pas construit comme une célébration, mais plutôt comme une immersion. Les fans purs et durs des chansons de Sonic Youth n’auront rien eu à se mettre sous la dent en ce samedi soir au Beanfield. On a beau déplorer que ça fait plus de 16 ans que le groupe a joué à Montréal (à Osheaga 2010, la dernière fois), ce n’est pas dans un show de Kim Gordon en 2026 qu’on va entendre les chansons du groupe séparé depuis 2011.
À certains moments, on retrouve évidemment cette tension caractéristique de Sonic Youth : cette sensation que la guitare pourrait soudainement quitter son rôle d’instrument pour devenir une matière première, presque une sculpture sonore. Lorsque Kim abandonne ses charmants petits pas de danse bizarres pour agripper la guitare, le public réagit, évidemment. Comme lors de la chanson – inédite, nous a appris un fan rencontré à la fin du spectacle – Cigarette, qui rappelle un mélange entre Sonic Youth et Godspeed You! Black Emperor. Mais l’intérêt n’est pas de retrouver le passé. Il est de constater ce qui en subsiste lorsqu’on le pousse ailleurs.
Sonic Youth était déjà, à l’origine, une tentative de faire quelque chose dont personne ne connaissait vraiment les règles. Gordon racontait elle-même que le groupe avait commencé par des improvisations, des drones et des sons de guitare qui ne ressemblaient pas vraiment à ce qu’on appelait alors « jouer du rock ».
Plus de quatre décennies plus tard, la même impulsion est encore là.
Et c’est peut-être la véritable leçon du spectacle de Kim Gordon au Théâtre Beanfield : l’avant-garde n’est pas nécessairement une esthétique. C’est une attitude. Refuser de se répéter. Ne pas considérer son propre passé comme une obligation. Continuer à se mettre en danger, même lorsque tout le monde vous a déjà consacré comme une icône.
voyeur : la première partie toute indiquée pour ceux et celles qui s’ennuient de Sonic Youth
Avant que Kim Gordon ne monte sur scène, voyeur avait la lourde tâche d’ouvrir la soirée, et le groupe a parfaitement compris qu’une première partie dans un tel contexte n’a pas besoin de jouer les amuse-gueules. Le trio a plutôt proposé un univers suffisamment singulier pour s’imposer par lui-même, quelque part entre rock alternatif, noise et textures plus expérimentales. Une proposition qui, sans chercher à rivaliser directement avec Gordon, préparait efficacement le terrain à son approche abrasive et aventureuse.
En fait, si on revient à ceux et celles qui s’ennuyaient de Sonic Youth, voyeur a probablement apaisé le deuil. Sur disque, c’est assez flagrant comme ressemblance. Sur scène, on comprend un peu mieux en quoi leur essence se distingue quand même de leur influence principale.
Ce qui fonctionne particulièrement bien chez voyeur, c’est cette capacité à maintenir une tension sans nécessairement chercher le spectaculaire à tout prix. Il y a quelque chose de volontairement brut dans leur approche, une énergie qui rappelle que le rock peut encore être un espace d’expérimentation plutôt qu’un simple format de chanson.
Le choix de voyeur en première partie apparaît ainsi particulièrement pertinent. Leur présence permettait de tracer un fil conducteur entre la scène montréalaise actuelle et cette tradition art rock dont Kim Gordon demeure l’une des figures emblématiques. Et surtout, le groupe ne donnait pas l’impression d’être là uniquement pour accompagner une légende : il semblait plutôt profiter de l’occasion pour affirmer qu’une nouvelle génération peut, elle aussi, chercher ses propres zones d’inconfort. C’est finalement le même désir de mouvement qui reliait les deux prestations.
La dynamique vocale de Jake Lazovick (guitariste et chanteur occasionnel) et de la charismatique et envoûtante Sharleen Chidiac (davantage présente au chant) fonctionne plutôt et rappelle le bon vieux Blonde Redhead des premières années!
Sauf erreur, c’était leur première présence à Montréal. Espérons les y revoir bientôt. Très belle découverte, en somme.
Grille de chansons
- PLAY ME
- GIRL WITH A LOOK
- NO HANDS
- BLACK OUT
- DIRTY TECH
- NOT TODAY
- BUSY BEE
- SQUARE JAW
- SUBCON
- POST EMPIRE
- NAIL BITER
- BYE BYE
- Trophies
- It’s Dark Inside
- Psychedelic Orgasm
- Paprika Pony
- Cookie Butter
Rappel
Cigarette (chanson inédite)
Photos en vrac
n.d.l.r. : Les photos ci-bas ont été traitées en noir et blanc afin d’offrir un clin d’oeil à la signature visuelle de la regrettée Susan Moss, photographe marquante de la scène montréalaise depuis près de trois décennies, qui nous a quittés récemment. Pour voir les versions en couleurs de ces photos, consultez la fiche d’artiste de Kim Gordon par ici.
Kim Gordon
voyeur
- Artiste(s)
- Kim Gordon, Sonic Youth, voyeur
- Ville(s)
- Montréal
- Salle(s)
- Théâtre Beanfield
- Catégorie(s)
- Alternatif, Art punk, Art rock, Avant-garde, Experimental, Rock,

















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