crédit photo: Pierre Langlois
Colin Stetson

Colin Stetson et Brìghde Chaimbeul au Théâtre Outremont | La lumière dans les doigts et dans le souffle

Colin Stetson n’a jamais été du genre à jouer seul dans son coin. Sa feuille de route tient du carnet d’adresses : Arcade Fire, Bon Iver, Bell Orchestre, des bandes sonores qui vont de Hereditary à The Whisper Man. Des duos, des trios, des commandes de cinéma, des projets partagés avec des musiciens de tout horizon, comme celui avec la violoniste Sarah Neufeld. Un appétit qu’il a assouvi encore récemment avec le guitariste et chanteur norvégien Stian Westerhus et le batteur Erland Dahlen. Chez Stetson, il y a un besoin presque organique de se frotter au jeu d’un autre, de sortir de sa propre langue pour apprendre celle d’un instrument étranger au sien. Son vocabulaire demeure pourtant identifiable entre tous : la respiration circulaire, les percussions sur les clés de l’instrument, les multiphoniques qui font sonner un seul saxophone comme un petit orchestre.

colin stetson et brìghde chaimbeul theatre outremont montreal 2026 01

Une correspondance amorcée en 2019

Ce soir, au Théâtre Outremont, Colin Stetson partageait la scène avec Brìghde Chaimbeul, jeune joueuse de cornemuse écossaise originaire de l’île de Skye. Une première écoute de son album Reeling, paru en 2019, avait convaincu le saxophoniste de l’inviter sur l’un de ses projets. De fil en aiguille, les deux musiciens se sont prêté main-forte sur leurs projets respectifs. Le duo qui s’est présenté ce soir n’était donc pas un mariage arrangé pour l’occasion, mais l’aboutissement d’une correspondance vieille de six ans, où chacun avait déjà laissé une empreinte dans l’œuvre récente de l’autre. De cette correspondance est né All the Light in the World, lancé aujourd’hui même.

colin stetson et brìghde chaimbeul theatre outremont montreal 2026 09

 

Huit pièces mises en lumière

Dans l’ordre et dans le désordre, Stetson et sa comparse ont entremêlé les pièces du nouvel album à quelques incursions ailleurs dans leurs répertoires respectifs. Huit pièces en tout, dont au moins cinq tirées de All the Light in the World : To Me, My Love, Snowfall, Even Though the Frost Is Harsh, New Moon of the Age, et la pièce-titre, qui a fermé la soirée.

To Me, My Love a ouvert le bal sur une impression d’apesanteur, comme si les deux instruments cherchaient encore leurs repères avant de s’arrimer l’un à l’autre et de trouver, ensemble, un rythme sur lequel bâtir le reste. Une autre pièce, plus difficile à identifier au fil du concert (peut-être Dirt Dance, tirée elle aussi du nouvel album), par sa construction répétitive, avançait comme deux serpents qui s’enroulent l’un autour de l’autre, se découvrent, puis recommencent la danse. Chaimbeul y tient un ostinato d’une régularité métronomique. Stetson y superpose le sien, qu’il fait glisser de ton en ton, avant de se lancer dans une improvisation en modulation métrique, presque en arpèges, sur le pouls constant de la cornemuse. Un calcul d’une précision presque mathématique qui donne, à l’oreille, l’illusion d’un vertige.

colin stetson et brìghde chaimbeul theatre outremont montreal 2026 04

Even Though the Frost Is Harsh, la plus courte des pièces de l’album, a mordu davantage : incisive, sans jamais crier, viscérale par endroits, ancrée dans une tradition écossaise reconnaissable mais hachurée, plus sèche, plus nerveuse. Snowfall s’est ouverte de façon presque cérémoniale, attentive et enveloppante, avant que des envolées plaintives du saxophone (Stetson alternant ce soir-là entre son imposant saxophone basse et son petit frère au grain plus clair) viennent en écorcher les bords. New Moon of the Age a repris cette tension dès ses premières mesures, plus syncopée, plus percussive, les deux instruments marquant le pas à un rythme différent, le saxophone se permettant de sortir de cette pulsation constante pour discourir librement autour de la mélodie de base.

En dehors de l’album, le concert a aussi fait une place à The Fonn Gun Bhi Trom (I Am Disposed of Mirth), tirée de Carry Them With Us, un précédent disque de Chaimbeul, ainsi qu’à une pièce puisée dans son album Sunwise. Deux incursions dans le répertoire de la cornemuse qui rappelaient que cette collaboration n’efface en rien les identités propres des deux musiciens ; elle les fait plutôt cohabiter.  La pièce-titre de l’album, All the Light in the World, a clôturé la soirée en se concentrant sur l’énergie et la lumière qu’elle déploie. Une pièce contemplative, qui laisse l’esprit à la réflexion, autant sur ce qui est que sur ce qui reste à venir.

colin stetson et brìghde chaimbeul theatre outremont montreal 2026 06

 

En première partie : la harpe comme machine résonnante

Sarah Pagé et Coralie Gauthier ont ouvert la soirée avec un projet qui pense la harpe autrement, entre polyrythmies complexes, arpèges dédoublés et textures inusitées. Comme John Cage préparant son piano, les deux harpistes détournent leur instrument de sa fonction première. Une des techniques employées rappelait même celle du violoniste roumain Nicolae Neacsu, qui attachait un fil de coton ou un crin de cheval à une corde pour en tirer, entre des doigts enduits de colophane, un son continu et plaintif.

sarah pagé et coralie gauthier theatre outremont montreal 2026 05

Deux musiciennes qui explorent ce qu’un instrument peut faire quand on cesse de le traiter comme acquis, un choix de première partie cohérent avec le brio du duo Stetson/Chaimbeul, qui aura occupé pratiquement autant de temps que la prestation principale. Celle-ci, en effet, n’a pas dépassé l’heure et s’est terminée sans rappel, une petite déception pour certains spectateurs.

sarah pagé et coralie gauthier theatre outremont montreal 2026 01

 

Deux souffles, sans filet

Sur cette scène, il y a eu deux souffles qui se sont répondu : celui d’un saxophone basse capable de sonner comme un orchestre à lui seul, et celui d’une cornemuse ancestrale qu’on croyait figée dans le folklore. Mais le concert n’a pas atteint la même unité que l’album. Entre les pièces, les réaccordages se sont multipliés, les ajustements d’instruments et de matériel aussi, jamais franchement dérangeants pris un à un, mais assez nombreux pour distraire l’oreille et fragmenter ce qui, sur disque, se déploie sans coutures. All the Light in the World avait besoin, pour trouver son plein relief, d’un flux ininterrompu ; le concert de ce soir, lui, avançait par à-coups. Le lancement marquait malgré tout l’aboutissement d’une conversation entamée en 2019, qu’on a enfin entendue se dérouler en direct, sans filet, même si le direct, précisément, n’a pas tout à fait rattrapé la synergie du studio.

Photos en Vrac

Colin Stetson et Brìghde Chaimbeul

colin stetson et brìghde chaimbeul theatre outremont montreal 2026 03 colin stetson et brìghde chaimbeul theatre outremont montreal 2026 08 colin stetson et brìghde chaimbeul theatre outremont montreal 2026 05 colin stetson et brìghde chaimbeul theatre outremont montreal 2026 00 colin stetson et brìghde chaimbeul theatre outremont montreal 2026 02

Sarah Pagé et Coralie Gauthier

sarah pagé et coralie gauthier theatre outremont montreal 2026 03 sarah pagé et coralie gauthier theatre outremont montreal 2026 02 sarah pagé et coralie gauthier theatre outremont montreal 2026 06 sarah pagé et coralie gauthier theatre outremont montreal 2026 07

Vos commentaires