5 balles dans la tête à La Bordée | Quand la guerre refuse de mourir
Il y a la guerre qu’on regarde aux nouvelles, celle des chiffres, des cartes et des images qui défilent trop rapidement. Puis il y a celle qui reste dans la tête de ceux qui l’ont vécue. Celle qui ne se termine pas lorsqu’on rentre à la maison. Présentée au théâtre La Bordée, 5 balles dans la tête, écrite par Roxanne Bouchard, et mise en scène par François Bernier, donne la parole à des militaires canadiens en nous entrainant dans leurs souvenirs. Dans ce qu’il en reste.
Quand un prénom raconte déjà une histoire
Au fond de la scène, un grand tableau noir. De chaque côté, des «pélicans», ces imposants coffres utilisés par l’armée pour transporter du matériel. Des militaires y sont assis.
Puis arrive la romancière campée par une comédienne. Elle parle au public et raconte certaines réalités du terrain. Comme cette permission spéciale accordée à certains militaires après plusieurs mois en mission: une journée loin des champs de tir et des bombardements, une tente confortable, du champagne… et une femme mise à disposition. Il faut choisir: Rita ou Lily Cherry Lips?
Roxanne Bouchard nous demande d’imaginer Rita. Son âge, son métier, sa réalité. L’exercice révèle rapidement quelque chose: l’humain est façonné de stéréotypes. Avec un simple prénom, nous créons une personne et son histoire. Et souvent, nous sommes complètement à côté de la plaque.
Parler beaucoup pour de pas dire l’innommable
Un homme intervient depuis la salle. Sa voix porte, il répond avec les autres aux questions de la romancière. On croit à un spectateur déshinibé. Jusqu’à ce qu’il se lève et rejoigne la scène.
Tout se met en mouvement. Les militaires racontent des missions, l’Afghanistan, les explosions, leurs compagnons. Ils rient beaucoup. Pourtant, quelque chose manque: leurs émotions. Ils parlent sans vraiment se dévoiler.
Et toujours lorsque Roxanne leur demande s’ils ont tué, ils esquivent. Une anecdote en remplace une autre. On répond sans répondre. Peut-être parce que certaines réponses sont impossibles à donner.
Puis vient cette idée dérangeante: à la guerre, c’est tuer ou être tué. Il est facile, loin du danger, d’affirmer qu’on est contre les armes. Mais imaginons que la survie d’un de nos proches dépende de quelqu’un capable d’abattre celui qui le menace.
Tout devient soudainement beaucoup moins noir ou blanc.
Ce qu’on transporte avec soi
La mise en scène de François Bernier est ingénieuse. Les pélicans deviennent beaucoup plus que des accessoires. ceux sur scène et ceux accrochés à l’envers au dessus de celle-ci contiennent du sable qui se vide tout au long de la pièce.
Comme les souvenirs qui s’échappent.
Les comédiens utilisent également leurs doigts sur les coffres pour recréer des bombardements et des explosions. Sans artifices spectaculaires, le bruit de la guerre s’installe.
Le lieutenant-colonel raconte avoir dû en mission, refuser de soigner des civils dont les blessures n’étaient pas directement liées à la guerre. Des jeunes filles immolées parce qu’elle préféraient mourir à un mariage forcé. Des femmes accusées d’infidélité ayant survécues à une lapidation. Il aurait voulu les aider. Les politiques internes l’en empêchaient.
Puis il confie que si quelqu’un dans son hôpital avait tenté de s’en prendre à l’un des siens, il n’aurait pas hésité à lui mettre cinq balles dans la tête, et le titre prend tout son sens. Et étrangement, on comprend.
Quand la guerre revient avec eux
5 balles dans la tête parle finalement peut-être moins de mourir à la guerre que de devoir vivre après elle.
Le cerveau est une drôle de machine. Il efface, transforme et réorganise les souvenirs pour nous permettre de continuer. Mais il ne réussit pas toujours à tout faire disparaitre.
Certains militaires vivent avec la culpabilité. D’autres avec la peur. Certains ne supportent plus les feux d’artifices, dormi dans le noir ou s’asseoir devant un feu. Il y a les blessures physiques, les traumatismes et cette vie d’avant qu’on ne retrouvera jamais complètement.
Tous les comédiens livrent une performance solide, avec une mention particulière à Maxim Gaudette, encore une fois remarquable. Il a cette capacité déconcertante de faire passer une quantité impressionnante d’émotions dans un regard ou un silence.
Roxanne Bouchard a d’abord écrit un essai à partir de témoignages recueillis auprès d’une trentaine de militaires. Cette proximité avec le réel se ressent partout.
On ne saura jamais vraiment ce que c’est, la guerre, lorsqu’on ne l’a pas vécue. 5 balles dans la tête ne prétend pas nous l’apprendre. Elle nous permet simplement de nous en approcher.
Et de suffisamment près pour en ressortir profondément troublé.
5 balles dans la tête est présentée au Théâtre de La Bordée jusqu’au 5 septembre. Détails et billets par ici.
- Artiste(s)
- 5 balles dans la tête
- Ville(s)
- Québec
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- Théâtre de la Bordée


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