Entrevue avec Julie Aubé | S’ancrer dans qui on est
Julie Aubé, une des trois membres de l’excellent groupe acadien Les Hay Babies (lauréat des Francouvertes en 2013, on le rappelle!), lancera vendredi son troisième album, Rurale, premier en quatre ans. Entrevue avec l’artiste de Memramcook de plus en plus attachée au patrimoine acadien, qui a « arrêté de courir après un son particulier, quand elle a finalement compris que c’était déjà le sien ».
« J’ai arrêté d’essayer de prouver que je peux faire du rock, que je peux jouer de la guitare électrique, que ça peut être psychédélique. On dirait que j’ai eu la chance d’aller explorer tout ça avec différents albums, avec les Hay Babies. Rendu à Rurale, j’ai juste accepté que moi, dans le fond, ce que j’aime le plus, c’est le country, puis le folk. »
Julie Aubé s’est découvert ces dernières années une passion, et même un lien très fort avec une autre vaillante communauté francophone d’Amérique du Nord qui résiste à l’envahisseur : la Louisiane. L’album Tintamarre des Hay Babies, leur dernier en date, a justement été composé dans cette charmante région du sud des États-Unis, qui dégage une joie de vivre et une couleur que l’on ne retrouve pas ailleurs au pays. C’est quand même de là qu’est originaire la grande tradition du Carnaval, ne l’oublions pas!
« [On retrouve en Louisiane] la joie de vivre, le laisser-aller, dit Julie Aubé. Il n’y a pas vraiment de gêne, on rencontre des gens, puis on veut les connaître, on veut les amener à avoir du fun! C’est pas très compliqué socialement. Et je trouve que l’Acadie a ça aussi. »
* Julie Aubé lors d’un spectacle avec les Hay Babies au FEQ, en 2024. Photo par Maude Bond.
C’est justement en Louisiane qu’Aubé aura trouvé l’amour : en résidence de création, elle a fait la connaissance du Lafayettois Philippe Billeaudeaux, devenu son mari, qui réalise Rurale à ses côtés. Naturellement, son album à paraître parle de son amour pour le musicien cajun… mais aussi de son amour pour sa communauté! Son mode de vie, si différent du mode de vie citadin que nous connaissons nous, Montréalais stressés par les klaxons des voitures et la pollution.
« Quand tu grandis dans ce genre de milieu rural, des fois, ça te gêne de venir d’un petit village, avoue-t-elle. À 33 ans, après avoir voyagé, après avoir vu comment les gens vivent à Montréal, comment ils vivent en France, comment ils vivent dans mon petit village, j’ai justement une appréciation pour ces gens-là, qui choisissent de s’installer sur une ferme et de travailler à la gas station à côté, poursuit l’Acadienne. Rurale, c’est comme une façon de célébrer ces communautés-là, puis de dire “c’est pas parce qu’il y a des champs vides que c’est un manque de progrès”. C’est une autre sorte de vie, puis il faut en être fier aussi. »
* Photo par Camille Gladu-Drouin.
Julie Aubé écrit des chansons comme les Acadiens parlent, sans tenter d’aseptiser des termes dans un français international qui ne leur ressemble pas. Une découverte a complètement changé sa façon d’envisager l’écriture des paroles : Guy Arsenault, auteur du recueil Acadie Rock, qui nous a malheureusement quittés trop tôt.
« Sa poésie est super chiac. C’est très, très, très acadien! s’exclame-t-elle. Puis, c’est la première fois que j’ai lu le parler acadien dans un livre. Ça a fait de quoi dans ma brain. Je me suis dit ”attends une minute, on a le droit de l’écrire?” À l’école, on se faisait dire que c’est mauvais, que c’était wrong, que ça n’existe pas, qu’on invente [cette langue], poursuit Julie Aubé. [Et au contraire], il faut avoir de la représentation. J’ai envie, pas de la démystifier, mais de rendre la poésie plus accessible pour des gens comme moi, d’autres jeunes Acadiens qui ont grandi là-bas, pour qu’ils pensent qu’il y a de la poésie qui leur ressemble. »
Un discours qui renvoie directement à ce qu’ont vécu les Québécois dans les années 50 et 60, quand Michel Tremblay a commencé à écrire comme les populations francophones plus pauvres s’exprimaient, et non dans un français standardisé pourtant mieux vu.
Qui dit petite communauté, dit grande famille
Rurale a été enregistré au studio La Grosse Rose de Tantramar, près du village de Memramcook, tenu par le couple Mico Roy (Les Hôtesses d’Hilaire) et Katrine Noël, une autre membre des Hay Babies. L’artiste acadien Thomé Young, avec qui nous nous étions entretenus à la fin de l’année 2025, et le groupe de zydeco Winston Band sont justement eux aussi allés enregistrer leurs chansons là-bas dans la dernière année. Tantramar, en voie de devenir le Liverpool canadien?
« C’est pas parce qu’on a un manque de ressources, mais il y a très peu de personnes de l’industrie en Acadie, très peu de studios, très peu de tout, finalement. Entre nous autres, on finit par s’arranger, faire des albums, faire des shows, faire des bands, lance Julie Aubé. Mico et Katrine, leur studio, je trouverais ça très cool c’est que ça crée un son, puis que les gens puissent l’identifier. “Ah, ça c’est le sud du Nouveau-Brunswick, ça, c’est le son de la Grosse Rose!” »
Tissé serré, c’est de cette manière que l’on crée une scène durable, solidaire, mais surtout, effectivement distinctive.
Pour entendre la poésie acadienne de Julie Aubé sur un fond folk et country, qui nous raconte la vie de tous les jours, les objets familiers qu’on traîne toute une vie ou la beauté du Nouveau-Brunswick, il faudra attendre au vendredi 8 mai. L’artiste lancera néanmoins ce soir son album à La Cale, pub zéro déchet sur la rue Saint-Hubert, dans une formule 5 à 7.
- Artiste(s)
- Julie Aubé, Les Hay Babies
- Catégorie(s)
- Canadien, Chanson, Country, Folk,
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