Brad Mehldau et Kirill Gerstein à la salle Bourgie | Un dialogue délicat entre deux sensibilités
Brad Mehldau est un pianiste talentueux et reconnu qui aime se mettre en danger. Pour preuve, ce jeudi, il nous a proposé un duo avec Kirill Gerstein, un pianiste à part avec une carrière principalement dans la musique classique mais aussi avec une solide formation jazz, notamment un passage à Berklee à 14 ans… Le résultat était original avec des pianistes évoluant sur un terrain de jeu commun où les forces de chacun étaient exploitées, tout en laissant l’espace pour quelques escapades vers des espaces plus maîtrisés par l’un ou l’autre, à la manière de chacun.
Brad Mehldau aime ça, les duos de pianos. Déjà en juillet 2005, lors du Festival de Jazz d’Orléans (celui en France), j’avais pu assister à un autre duo, celui entre Brad Mehldau et le pianiste français Baptiste Trotignon qui avait été particulièrement mémorable. À l’époque, je sévissais comme photographe de concerts, et ce soir-là, le duo Mehldau / Trotignon nous avait interdit de les photographier. Rendu en 2026, le duo Brad Mehldau / Kirill Gerstein nous impose la même règle : pas de photos, le photographe de Sors-tu? peut rester à la maison ce soir, à regarder le match de la Victoire… Plus ça change, plus c’est pareil…
Brad Mehldau surprend encore, même après plus de trente ans de carrière, comme ce duo avec le pianiste Kirill Gerstein. Les deux ont fait connaissance il y a une dizaine d’années alors que Gerstein avait commandé une composition à Mehldau, et ils ont fraternisé.
* Photo par Julien Vieillard-Baron
Le concert de ce soir était initialement planifié au Théâtre Saint-Denis, mais a été déplacé à la salle Bourgie il y a quelques semaines. Si nous sommes largement gagnants au niveau de l’acoustique, bien des places ont été perdues, passant d’une salle de 2 000 à une autre de 450 places. Et sans surprise, la salle Bourgie est pleine pour écouter le duo.
Sur scène, deux pianos à queue se font face, À gauche, c’est Kirill Gerstein avec son grand bagage classique mais aussi sa connaissance du jazz et de l’improvisation, ce qui n’est pas si commun dans le circuit classique. À droite, assis sur son siège réglé toujours aussi bas, Brad Mehldau semble un peu coincé, comme d’habitude. Il baisse le pupitre dès qu’il le peut pour pouvoir voir plus facilement son vis-à-vis.
Après un premier titre de chauffe où les deux pianistes se cherchent et semblent raides, la mayonnaise commence à prendre sur le titre suivant, dirigé par Mehldau, où l’on retrouve son jeu expressif et ses envolés en réponse au toucher souvent léger et dynamique de Gerstein.
Les deux titres suivants nous présentent une incursion dans les Études pour piano de György Ligeti. Menées par Kirill Gerstein, Mehldau intervient ensuite en réponse à la composition. La première composition de Ligeti qui nous est proposée regarde davantage vers la musique contemporaine. Et si Gerstein navigue avec facilité et fougue en terrain connu, la réponse de Mehldau est ici moins convaincante et s’éloigne rapidement du cadre proposé. Le deuxième titre de Ligeti montre encore une fois la maîtrise de Gerstein avec ce répertoire, et Mehldau saisit la composition et improvise en étant plus organique et pertinent.
* Photo par Julien Vieillard-Baron.
Après quelques titres de Mehldau arrive une partie consacrée aux Nocturnes de Gabriel Fauré, où Gerstein impressionne et Mehldau nous offre des réponses judicieuses, les forces de chacun consolidant un ensemble souvent solidaire et cohérent.
Par la suite, les compositions s’enchaînent, avec des titres de Mehldau principalement. Alors qu’un des deux dirige la composition, l’autre intervient par la suite et les parties se mélangent avec de plus en plus d’assurance au cours de la soirée, chacun avec son propre vocabulaire, entrelaçant les notes avec flamboyance par moments. Si Mehldau est toujours aussi riche et lyrique, Gerstein est plus léger dans son jeu, mais aussi plus réfléchi et posé.
À l’issue du concert, si la connexion entre les deux pianistes est bien présente, il y a des moments où les deux univers semblent s’accoupler de façons plus ou moins forcées et le dialogue annoncé est parfois échevelé. Il y a aussi eu quelques fulgurances notables et la proposition singulière mérite notre attention. Le duo me semble encore jeune et il est vraisemblable que l’accumulation de dates et d’expérience enrichira les interventions et les interactions pour bonifier l’assurance et la cohésion du duo Brad Mehldau et Kirill Gerstein.
- Artiste(s)
- Brad Mehldau, Kirill Gerstein
- Ville(s)
- Montréal
- Salle(s)
- Salle Bourgie du Musée des Beaux-Arts de Montréal
- Catégorie(s)
- Acoustique, Classique, Contemporain, Instrumental, Jazz,
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