Carmen à l’Opéra de Montréal | L’union fait la force
Alors que le Québec, sous l’inaction de la classe politique, fait face à une inquiétante vague de féminicides et que les médias sociaux attisent une mouvance masculiniste en pleine montée aux quatre coins du globe, l’histoire de Carmen se révèle plus d’actualité que jamais. C’est ce qu’aura justement pu constater le public montréalais hier, le 2 mai, lors de la première représentation du célèbre opéra de Georges Bizet à la salle Wilfrid-Pelletier.
Présenté pour la première fois en 1875, l’opéra-comique naturaliste composé sur un libretto d’Henri Meilhac et de Ludovic Halévy (lui-même basé sur une nouvelle de Prosper Mérimée) est depuis devenu l’un des plus grand classique du répertoire opératique, autant pour ses nombreux airs passés dans la culture populaire que pour sa trame-narrative simple et intemporelle. On y suit dans une Espagne en pleine révolution la dénommée Carmen, Bohémienne libertine dont s’éprend à son plus grand malheur Don José, brigadier de l’armée. À son plus grand malheur, oui, parce qu’il en tombera amoureux fou, au point de la libérer lors d’une arrestation et de tout perdre par la suite. Lorsque les deux fuient ensemble pour se lancer dans un front de libération aux grandes ambitions, la jalousie s’installe, alors que rôde autour le toréador Escamillo sur qui la Tsigane jettera bientôt son dévolu. Fou de désespoir, son amant la tuera alors dans un dernier acte dans tout ce qu’il y a de plus incel.
* Photo par Vivien Gaumand et l’Opéra de Montréal.
Ce narratif est ici (re)mis en scène par Anna Theodosakis dans une production originale de l’Opéra d’Edmonton, avec la participation de l’Orchestre Métropolitain (fort dynamique sous la baguette de Jean-Marie Zeitouni) et de l’héroïque Chœur de l’Opéra de Montréal. C’est le travail de ces artisans et leurs équipes qui prouvera encore une fois, comme diraient Ariane Moffatt et Aristote, que le tout est plus grand que la somme des parties.
La plus grande force de Carmen, c’est celle de l’ensemble. Les décors, les costumes et les éclairages sont sublimes et viennent offrir un cadre de jeu idéal aux interprètes qui se relaieront pendant trois heures sur la scène, tantôt seuls, tantôt dans de grandes scènes d’ensemble réunissant plus d’une trentaine de personnes de tous âges. Les moments de chœurs sont puissants, les interprétations justes, malgré les répartitions pas toujours évidentes de groupes vocaux, et chacune des présences des Petits Chanteurs de Laval est une réussite, autant au niveau du chant que de l’acting. Le public les félicitera d’ailleurs chaudement à chaque passage, de façon fort méritée!
* Photo par Vivien Gaumand et l’Opéra de Montréal.
C’est toutefois cette force qui jouera des mauvais tours sporadiques aux interprètes solistes. Dante Mullin Santone (le brigadier Moralès) semble en effet manquer de force de projection lors des sa première apparition, en comparaison avec l’ensemble, alors que Rihab Chaieb, dans le rôle titre, cherchera quelque fois sa note lors d’arias groupés, notamment durant la célébrissime Habanera. Sans être majeurs, ces irritants affectent tout de même quelque peu l’appréciation globale d’un premier acte sinon bien très réussi.
* Photo par Vivien Gaumand et l’Opéra de Montréal.
Y brilleront d’ailleurs Arturo Chacón-Cruz, excellent dans son interprétation très théâtrale du tourmenté Don José, avec une voix haute rappelant le légendaire José Carreras, et Magali Simard-Galdès, la jeune Micaëla, amoureuse du brigadier. Simard-Galdès remporte pour moi la palme de la soirée : sa voix claire est poignante et juste, et ce même si elle se permet d’ajouter une forte charge émotionnelle à certains passages pour mieux véhiculer les états d’âmes d’un personnage qui n’a pourtant que très peu de temps de scène. Les trois duos enchainés que les interprètes livreront vers la fin du premier acte (Parle-moi de ma mère, Votre mère avec moi sortait de la chapelle et Ma mère, je la vois) seront magnifiques, purs et compteront certainement parmi les plus beaux moments de la soirée. L’une des meilleures versions que j’ai entendue, en personne ou sur album.
Au cours du second acte, c’est Ethan Vincent qui volera la vedette, malgré une présence relativement courte également. Outre la force de sa voix et la puissance de ses basses, le baryton se démarque surtout par son jeu d’acteur généreux. Il incarne avec brio Escamillo, personnage hautain et imbu de lui-même, star réputée des arènes de Séville, avec un maniérisme qu’il conservera même jusqu’aux remerciements après la tombée du rideau. L’inséparable duo d’Emma Fekete et Tessa Fackelmann, respectivement Frasquita et Mercédès, amies bohémiennes de Carmen, fera aussi très bien, jonglant avec humour dans le jeu et justesse dans le chant, tout en esquissant quelques pas de danse inspirés du flamenco.
* Photo par Vivien Gaumand et l’Opéra de Montréal.
Après un troisième acte sans anicroche, le quatrième sera toutefois plus problématique, et ce sera, pour la toute première fois, la faute des décors que j’avais pourtant vantés jusque-là. En récréant une arène, la mise en scène (originellement de Maria Lamont à Edmonton) vient séparer les chœurs des solistes et l’exception prouve la règle : l’union faisait réellement la force pour Carmen. Après une énergique et appréciée interprétation de l’iconique Les voici!, les Petits chanteurs quittent et les choristes prennent leurs distances, laissant à Chacón-Cruz et Chaieb un plateau beaucoup trop vaste, donnant ainsi à chaque déplacement une longueur et une amplitude qui viennent casser le rythme d’un acte qui en nécessite pourtant énormément. L’interprétation de la mort de Carmen s’en retrouve affectée et tombe quelque peu à plat. L’ironie comique et caustique originale de la composition de Bizet, qui contraste l’ignominie du féminicide aux adulations d’une foule en délire devant les actions d’une toute autre violence des toréadors, se perd ici. Espérons qu’il s’agit tout simplement d’un problème de jeu facilement ajustable d’ici aux quatre représentations restantes.
* Photo par Vivien Gaumand et l’Opéra de Montréal.
Parce que cette action finale mérite toute l’attention qui lui est due, surtout vu l’état actuel des choses dans la sphère socio-politique contemporaine que l’on habite. Alors qu’un compositeur français se permettait d’exposer il y a 150 ans – tout comme, 30 ans plus tôt, un membre de l’Académie française- son public à une histoire sur la violence faite aux femmes et aux effets néfastes de la répression des émotions chez les hommes, force est de constater que la situation n’a toujours pas été réglée. Servons-nous de ce prétexte pour relancer la discussion!
Avec Carmen se concluait ainsi la saison 2025-2026 de l’Opéra de Montréal. Quatre représentations sont toujours à l’horaire. Visitez le site de l’organisation dès maintenant pour vous procurer vos billets ou découvrir les œuvres qui constituent le programme de la prochaine saison, notamment l’iconique Turandot avec son Nessun dorma ainsi que deux créations originales.
- Artiste(s)
- Carmen de Bizet
- Ville(s)
- Montréal
- Salle(s)
- Salle Wilfrid-Pelletier
- Catégorie(s)
- Classique, Opéra,

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