Mani Soleymanlou

Le vieux monde derrière nous au Diamant | Sur les traces d’un père, dans les pas d’un fils

Présenté au Diamant jusqu’au 18 avril, Le vieux monde derrière nous n’est ni une simple pièce biographique, ni un exercice nostalgique sur les liens familiaux. C’est une traversée. Celle d’un fils, Olivier, qui tente de comprendre un père disparu à travers des cartes postales jaunies, des souvenirs imparfaits et ce qui reste quand le temps a passé. Sur scène, tout est simple. Pourtant, dès les premières minutes, quelque chose d’important se met en place : le sentiment d’assister à une parole vraie.

Simple, et profondément humain

Le décor accueille avec chaleur. Du bois, des papiers, trois longues tables accolées derrière lesquelles prendra place le fils pour raconter, lire et assembler les morceaux de son histoire familiale. Derrière lui, un écran immense devient territoire de mémoire. S’y projette des photos, des vidéos, ce sur quoi on doit arrêter notre regard.

L’adaptation et la mise en scène de Denis Marleau choisit la sobriété, et elle a raison. Rien ne distrait de l’essentiel. Une caméra placée au-dessus de la scène permet de voir de près ce qui se trouve devant lui, les traces concrètes laissées par un homme qui écrivait au lieu d’expliquer. Ce procédé crée une proximité immédiate. Il donne l’impression d’être invité au bureau familial.

Lorsque le personnage entre en scène, chemise blanche aux manches roulées, jeans, démarche calme, le ton est donné. Pas de grandiloquence. Seulement quelqu’un qui vient raconter.

Un père saisi dans ses contradictions

L’histoire prend racine dans une découverte : l’achat de la maison familiale, puis cette boîte retrouvée, remplie de plus d’une centaine de cartes postales envoyées à sa mère par son père au moment où celui-ci parcourait l’Europe, peu de temps après l’avoir rencontrée lors de l’Expo 67.

Ce père, Gil, a 22 ans lorsqu’il quitte l’Angleterre avant de sillonner le continent. Il veut voir, entendre, sentir le monde. Il voyage seul, improvise, râle, s’émerveille, aime et doute. Il critique Paris, trouve les Alpes magnifiques, juge le Portugal plus accueillant, admire Venise, traverse des territoires chargés d’histoire. Il avance, à la fois libre et dérouté.

Ce qui touche, c’est la manière dont la pièce refuse d’en faire un héros lisse. Gil apparaît brouillon, impulsif, parfois centré sur lui-même, souvent insaisissable. Il aime, mais s’éloigne. Il termine parfois ses écrits par un « Je t’aime », parfois froidement. Il demeure difficile à saisir, mais c’est précisément ce qui le rend crédible.

Mani Soleymanlou impressionne du début à la fin

La pièce repose en partie sur les épaules de Mani Soleymanlou, et il la porte avec une maîtrise remarquable.

Le texte est dense, chargé, traversé de nombreuses strates temporelles et émotionnelles. Il faut passer du fils au père, du passé au présent, du récit intime au contexte historique, sans jamais perdre le fil. Le comédien y parvient avec une aisance impressionnante.

Assis la plupart du temps derrière les tables, il sait aussi se lever, se déplacer, briser la frontalité quand il le faut. Son jeu reste constamment juste. Jamais démonstratif, jamais forcé.

Lorsqu’il incarne Gil à l’écran, perruque sur la tête et barbe rasée, un sourire se dessine naturellement dans la salle. Il roule ses « R », le public remarque.

C’est là qu’apparaît toute l’ampleur de la performance : réussir à faire cohabiter tendresse, gravité et humour dans un même souffle.

Entre l’Histoire avec un grand « H » et l’histoire

Le voyage de Gil se déroule au printemps 1968. L’Europe bouge, gronde, se fracture. Le monde change pendant qu’un jeune homme cherche simplement à comprendre d’où il vient.

Le récit d’Olivier Kemeid met en parallèle ces secousses collectives et les remous intérieurs de son père. Il rappelle qu’aucune existence ne se vit en dehors de son époque. Même les quêtes les plus personnelles se déroulent dans un contexte plus vaste.

Mais la vraie réussite de la pièce demeure ailleurs : dans ce regard d’un fils devenu homme sur son père désormais absent. Un regard lucide. Aimant, oui, mais jamais aveugle.

Le fils raconte un père qui ne donnait pas facilement, qui contrôlait, qui interdisait la télévision, mais qui a aussi offert un trésor : Le lotus bleu de Tintin, reçu comme un objet précieux. Quelques détails suffisent parfois à résumer toute une relation.

Ce qui reste quand tout a passé

La dernière partie touche droit au coeur. Une lettre confiée par la mère, écrite jadis par le père. Le fils la lit. L’émotion monte sans qu’il soit nécessaire d’en faire trop. Puis, cette phrase finale, simple et immense : « Il y a moi, il y a toi, et le reste. »

On entend ensuite Gil chanter Il était un petit navire, pendant qu’on voit sur l’écran la poupe d’un bateau sur l’eau. Image limpide : la vie avance, emporte, éloigne, mais laisse derrière elle des traces.

Le vieux monde derrière nous parle d’amour, d’héritage, de découverte, de filiation et de mémoire. Il parle aussi de ce besoin profondément humain de comprendre ceux qui nous ont précédés, même imparfaitement.

Une œuvre intelligente, sensible et portée par un interprète exceptionnel. Une de ces soirées qui reste en tête longtemps après la fin des applaudissements.

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