crédit photo: Marc-Etienne Mongrain
Michel Rivard

«Aimons-nous sans attendre» | Michel Rivard face au temps qui file

Au moment où les lumières s’éteignent, une étrange douceur envahit la salle. Sur scène, un long banc de salle d’attente, derrière, un mur tapissé de feuilles épinglées, oubliées sur un babillard, une petite musique d’ambiance presque rassurante. Puis, Michel Rivard entre avec sa soif de raconter et son regard chargé de temps. Dès les premières phrases lancées pour cette proposition musico-théâtrale de Après on va où?, présenté hier au Grand théâtre, tout devient évident : il ne sera pas seulement question de musique. Il sera question de la vie. De la mort. De l’amour. Et surtout de ce qui reste à la fin.

Il y a des spectacles qui divertissent, d’autres qui remuent quelque chose au plus profond de l’âme. Après on va où? appartient à cette deuxième catégorie. Une proposition musico-théâtrale délicate et intelligente, où les monologues servent de passerelles entre les chansons, où les chansons deviennent des prolongements de réflexions, et où chaque silence semble avoir été placé exactement au bon endroit.

Seul sur scène, Michel Rivard parle du temps qui passe avec cette façon bien à lui d’avoir l’air de réfléchir tout haut. Des phrases tendres, philosophiques, parfois presque vertigineuses sont déposées l’une après l’autre. Certaines provoquent des rires dans la salle. Pourtant, ce qu’il dit ne l’est pas. Peut-être en est-ce de ceux, un peu nerveux, qui naissent lorsqu’une vérité touche juste. Lorsqu’on reconnait soudainement quelque chose qu’on tente habituellement d’éviter.

Parce que c’est de ça qu’il s’agit, au fond : de tout ce qu’on refuse de regarder trop longtemps.

Pendant qu’en « son off », au micro, résonnent des noms appelés comme dans une salle d’attente médicale, il réfléchit au temps qu’il reste sans jamais savoir combien il en reste réellement. Puis, le fond de la scène s’illumine un peu et laisse apparaitre trois artistes : deux musiciens et une choriste. La musique commence doucement à prendre sa place, à prendre le temps qui lui revient. Chaque monologue introduit la chanson suivante. Chaque chanson semble répondre au texte précédent.

Tout coule avec fluidité

Sur scène, autour d’une colonne reposent plusieurs guitares acoustiques. L’artiste passe de l’une à l’autre comme on traverse les différentes périodes de sa vie. Il parle de guerre, d’amour, de départs, de choix qui changent tout sans qu’on le réalise sur le moment. Il évoque aussi ce vertige étrange qu’est vieillir. À un moment, il raconte qu’en 1959, il avait huit ans et était en quatrième année; plus tard, il se décrit aujourd’hui comme un «jeune aîné». Deux mots simples qui résument pourtant tout le paradoxe du temps qui avance alors qu’à l’intérieur de nous, on reste parfois figé ailleurs.

Puis vient Magnolia, magnolia

Sur l’écran, une fenêtre apparait. Derrière celle-ci, un magnolia en fleurs. Lentement, l’image recule jusqu’à révéler une chambre à coucher. Pendant que la chanson se déploie, quelque chose d’extrêmement fragile s’installe dans la salle. En paroles, il compare à mots couverts l’existence humaine à cet arbre qui demeure banal pendant 50 semaines seulement et majestueux les deux dernières. Et soudainement, ce simple arbre devient une métaphore immense.

Le spectacle est rempli de ces moments-là. Des moments où un détail ordinaire devient réflexion sur la vie entière.

Lorsque Les falaises rouges commence, les éclairages blancs se transforment lentement en rouge profond. Michel Rivard est tantôt debout, s’assoit parfois face à la salle,s’installe aussi dos à elle. Il se couche même sur le banc à certains moments, comme un homme fatigué d’attendre une réponse qui ne viendra jamais complètement.

La mort, ce mot qu’il ne veut prononcer revient comme un fantôme dans les textes, mais jamais de manière lourde ou dramatique. Au contraire. Elle flotte doucement entre les mots. Il parle de son « commerce » avec une ironie qui fait rire la salle, même si ce rire semble parfois teinté d’inconfort. Il partage aussi une discussion avec son petit-fils Noé, dont la vision de l’après-vie diffère totalement de celle des adultes. Comme si les enfants possédaient encore une capacité que les années finissent par effacer : celle d’accepter que tout est possible.

À travers tout cela, l’amour

Pas seulement l’amour romantique. L’amour immense. L’amour qui traverse les êtres même lorsqu’ils disparaissent. Le chanteur affirme ne pas croire que l’amour s’arrête. Il parle des femmes de sa vie : sa mère, seule femme amour-disparue, de sa femme amour-famille, sa femme amour-simplicité, et de sa femme amour-de-la-vie-ici-maintenant.

Et chaque évocation devient universelle.

À un certain moment, sa voix hors champ nous parvient pendant qu’on le voit sur scène marcher tel un funambule sur un fil imaginaire. Est-ce une conscience? Une âme? Une projection intérieure? La beauté du spectacle réside justement dans ce flou volontaire. Rien n’est imposé. Tout est suggéré.

Musicalement, la proposition demeure sobre, mais extrêmement riche. Guitares acoustiques, clavier, batterie, saxophone, ukulélé… rien n’est utiliser pour voler la vedette. Tous servent l’émotion, le texte, la réflexion.

Michel Rivard joue avec les mots comme peu d’artistes savent encore le faire. Des phrases simples en apparence, mais qui continuent de résonner longtemps après avoir été entendues.

Après on va où? ne cherche jamais à donner de réponses. L’artiste rappelle plutôt que personne ne sait réellement ce qui arrive après la mort. Que cette question demeurera probablement toujours sans réponse.

Puis vient la révélation finale

Alors qu’on croit qu’il attend un médecin, la voix au micro lui annonce qu’il n’y a pas de docteur. Cette salle d’attente n’est donc pas celle d’un hôpital ou d’une clinique… Et chacun interprète la suite à sa façon…

Le spectacle se termine sur des mots qui résument parfaitement tout ce qu’il vient de partager: « Aimons-nous sans attendre. »

Et c’est probablement ce qui reste en tête d’Après on va où?: cette immense douceur devant la fragilité humaine. Cette envie soudaine d’aimer maintenant. De vivre maintenant. Pendant qu’il est encore temps.

Événements à venir

Vos commentaires