Qui a tué mon père à l’Usine C | Autopsie sociologique d’un père
Édouard Louis est déjà sur scène lorsque le public s’installe. Assis devant son ordinateur, il écrit, entouré d’une lampe de chevet posée sur une chaise et de quelques piles de livres. Un fauteuil, deux micros et un grand écran complètent cette installation précaire. Il est encore auteur lorsqu’il devient acteur, passant de l’écriture au récit et portant lui-même la parole sur scène.
Dans Qui a tué mon père, Thomas Ostermeier met en scène le récit autobiographique d’Édouard Louis. Comme dans Histoire de la violence, autre collaboration entre les deux hommes, l’écriture devient matière théâtrale. Mais cette fois, Louis en est lui-même l’interprète : il revient sur son père, son enfance et les événements qui ont marqué leur relation. Au centre, le portrait d’un homme prématurément marqué par la pauvreté, le travail, les accidents. Derrière ce portrait familial se dessine progressivement une histoire plus vaste : celle d’une classe sociale et des politiques qui façonnent les existences jusque dans leur chair.
Le décor reste minimal, mais l’écran élargit peu à peu l’espace du récit. Sur celui-ci défilent autoroutes, paysages, villages, lotissements, usines et cimetières du Nord de la France. Ces images évoquent par moments Les Glaneurs et la Glaneuse d’Agnès Varda et donnent à voir le milieu dans lequel cette histoire intime s’est construite.
Le père, lui, n’apparaît jamais. Son absence devient une présence scénique : le fauteuil vide, les souvenirs et les mots qui lui sont destinés font exister sa figure. Par son jeu et ses changements de ton, Édouard Louis fait varier le rapport au père, entre tendresse, violence et distance.
* Photo par Jean-Louis Fernandez.
Les séquences musicales prolongent ce travail en faisant surgir une autre facette du récit. Vêtu d’un tee-shirt Pokémon, d’un masque et d’une cape de déguisement, il reprend des gestes et des jeux d’autrefois.
Sur Barbie Girl d’Aqua, …Baby One More Time de Britney Spears ou My Heart Will Go On de Céline Dion, l’adulte rejoue ainsi des scènes associées à l’enfant qu’il était. Lorsque retentit My Heart Will Go On, le public québécois offre d’ailleurs les seuls applaudissements spontanés de la représentation.
Le titre pose une question qui n’appelle pas de coupable unique. Qui a tué le père ? Le travail, les accidents, la maladie, la précarité, mais aussi les décisions politiques qui ont contribué à dégrader ses conditions de vie. Dans la dernière partie, le récit personnel s’élargit à une dimension collective. Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, François Hollande et Emmanuel Macron sont directement convoqués sur scène.
Leurs portraits sont associés à différents éléments : un intestin, un poumon, une colonne vertébrale, un billet de cinq euros. La mise en scène transforme ainsi le réquisitoire politique en images concrètes : chaque président est associé à une mesure ou à une période dont le spectacle souligne les conséquences sur la vie du père. L’accusation devient frontale. Le « meurtre » n’est plus celui d’un seul homme, mais le résultat d’une succession de choix politiques. Le spectacle s’arrête presque brutalement. Quelques secondes de silence, avant que les applaudissements ne prennent la salle.
- Artiste(s)
- Édouard Louis, Thomas Ostermeier
- Ville(s)
- Montréal
- Salle(s)
- Usine C
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