Le GAMIQ : Entre concours de popularité et démocratisation musicale?
Le débat sur la place du vote du public dans les nominations du GAMIQ soulève une question fondamentale : un gala consacré à la musique indépendante doit-il avant tout récompenser les meilleures œuvres ou mobiliser le public autour de celles-ci? Les deux objectifs sont légitimes, mais ils ne sont pas nécessairement compatibles.
Le débat est lancé. En décidant d’accorder un poids égal au vote du public et à celui du jury pour les nominations et les prix de son édition 2026, le GAMIQ a suscité des interrogations sur la pertinence de cette formule.
Andrew Wells-Oberegger, artiste associé à La Nef musicale, a attiré notre attention sur cette question avec une publication sur Facebook. « Je m’explique mal le choix que vous ayez fait de rendre le vote 50% public 50% jury, bref c’est devenu un concours de popularité, publie-t-il. À mon avis, ça enlève énormément de valeur à la sélection des lauréats. C’est pire que le système utilisé par d’autres galas plus « mainstream » de l’industrie qui récompensent souvent les meilleurs vendeurs ». Il ajoute n’avoir soumis aucune de ses productions cette année « sachant très bien que je n’allais pas achaler tous mes contacts, amis, ma famille, mon public… pour obtenir des votes. »
En toute transparence, Sors-tu? se retrouve une fois de plus cette année nommé dans la catégorie Média de l’année.
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Blague part, il est vrai que les gens qui suivent de près l’univers de la création musicale indépendante au Québec ont perçu une avalanche de publications de la part d’artistes qui sollicitent auprès de leur réseau d’ami-es et de fans des votes afin d’améliorer leurs chances de gagner un Lucien aux Foufounes Électriques le 29 novembre prochain.
Mais est-ce que, comme l’avance Andrew Wells-Oberegger, l’approche 50/50 risque de transformer le gala en concours de popularité et de diminuer la valeur de ses distinctions?
Les organisateurs défendent plutôt une façon d’intéresser davantage de gens à la musique québécoise indépendante, « mettre plus de yeux et d’oreilles sur l’ensemble de ce qui se fait au Québec en donnant un outil à ceux qui figure sur la Grosse Liste d’engager leur public et par ricochet leur faire voir l’ensemble ».
« Avec à peine de 4% d’écoute de nouvelles musiques sur les plateformes, on doit engager le public sinon ça donne quoi? » Le GAMIQ se positionne ainsi non seulement comme un gala de remise de prix, mais comme un moteur de découvrabilité, ce qui est tout à son honneur.
Notre ancien collègue (et toujours collaborateur) Mathieu Aubre, qui a siégé à plusieurs jurys (dont celui du GAMIQ, mais aussi celui des Francouvertes, du Prix Polaris, du Gala de l’ADISQ et plus), souligne quant à lui les limites pratiques et les écueils d’un système exclusivement fondé sur l’évaluation d’un jury. « Avez-vous vu le nombre de nominations? Aucun jury ne va avoir le temps de tout analyser avant le vote, surtout pas de façon bénévole », souligne-t-il à juste titre.
Les trois positions méritent d’être entendues. Et, à mon avis, elles révèlent surtout une question à laquelle le GAMIQ gagnerait à répondre clairement : qu’est-ce qu’on souhaite mesurer lorsqu’on remet un prix musical?
Le risque de confondre popularité et mérite artistique
L’inquiétude exprimée par Andrew Wells-Oberegger est compréhensible. Lorsqu’un artiste doit solliciter sa famille, ses ami-es, ses contacts professionnels et son public pour obtenir des votes, le processus peut ressembler davantage à une campagne de mobilisation qu’à une évaluation artistique.
Wells-Oberegger explique d’ailleurs avoir choisi de ne soumettre aucune de ses productions cette année, sachant qu’il ne souhaitait pas solliciter son réseau pour accumuler des votes. Son témoignage met en lumière un enjeu important : un système de sélection ne devrait pas désavantager les artistes qui refusent, par principe ou par tempérament, de faire campagne pour leur propre musique en vue d’un événement extérieur. Déjà que les musiciens doivent « surcommuniquer » à tous les jours afin de promouvoir leur musique et leurs événements au sein d’un océan d’autres musiques et d’autres événements.
Ce n’est pas nécessairement une question de talent, ni même de popularité réelle. Certains artistes disposent d’une communauté très mobilisée, d’autres ont une équipe de promotion, tandis que d’autres encore préfèrent consacrer leur énergie à la création. Tous devraient pouvoir être considérés selon les mêmes critères artistiques.
Il faut toutefois éviter de caricaturer le vote populaire. Un-e artiste qui mobilise des centaines de personnes autour de sa musique n’a pas moins de mérite qu’un-e autre qui attire l’attention d’un jury spécialisé. Une communauté fidèle témoigne aussi de quelque chose d’important : la capacité d’une œuvre à rejoindre des gens. Comme le rappelle le GAMIQ dans un commentaire sous la publication Facebook de Wells-Oberegger : « un artiste ne devient pas populaire parce qu’il a une bonne équipe de com, si c’était la recette magique, on le saurait. C’est un peu prétentieux de penser que le public ne se fie qu’à ça. »
On pourrait toutefois avancer que le problème apparaît lorsque cette capacité devient un facteur déterminant dans une sélection qui prétend également reconnaître la qualité artistique.
Le public peut-il devenir un moteur de découverte?
Les organisateurs du GAMIQ avancent un argument qui mérite réflexion : ouvrir le vote au public permettrait d’attirer davantage de regards et d’oreilles vers l’ensemble des artistes figurant sur la Grosse Liste, et pas uniquement vers ceux que les gens connaissent déjà.
Ils évoquent notamment la faible proportion d’écoute consacrée aux nouvelles musiques sur les plateformes. Leur idée est simple : si l’on veut que le public découvre davantage d’artistes québécois, il faut lui donner des raisons de s’intéresser à ce qui se fait ici.
Le GAMIQ a toujours un peu adopté la posture d’un « off-ADISQ », dont le Gala principal – celui du dimanche soir – récompense presque uniquement des artistes déjà connus du public qui consomme l’événement à la télévision de Radio-Canada. C’est donc une bonne idée que le GAMIQ se définisse comme un outil de découvrabilité, un prétexte pour écouter des nouveaux albums, explorer des genres méconnus et sortir de ses habitudes. En incitant les artistes à faire connaître la Grosse Liste à leur public, le GAMIQ espère créer un effet d’entraînement : une personne venue voter pour son groupe préféré pourrait découvrir, au passage, d’autres propositions musicales.
Reste que, comme le souligne Mathieu Aubre, l’exercice demeure lourd et intimidant. La Grosse Liste 2026 comportait 406 albums et EP, 197 singles et 188 vidéoclips de nouvelle musique du Québec (et un peu du Canada). Peut-on vraiment s’attendre à ce que les fans d’un artiste se penchent sérieusement sur une liste pêle-mêle aussi volumineuse pour en découvrir des pépites, alors qu’ils consultent cette Grosse Liste d’abord et avant tout pour donner un coup de pouce à leur artiste préf?
Mais cet objectif demeure parfaitement cohérent avec la mission d’un gala consacré à la musique indépendante, qui n’exclut aucune production indépendante dans son recensement, peu importe son niveau de professionnalisme. La Grosse Liste du GAMIQ recense 406 albums juste au Québec, considérablement plus que le nombre d’albums recensés par le jury du prix Polaris, par exemple, qui couvre pourtant l’ensemble du Canada.
D’autant plus qu’en adoptant une double mission de récompense et de découvrabilité, ça apporte une question importante : un mécanisme efficace pour faire découvrir des artistes n’est pas nécessairement le meilleur mécanisme pour évaluer leurs œuvres.
Le vote populaire peut susciter la curiosité, générer des écoutes et faire circuler des noms. Cela ne signifie pas qu’il doit obligatoirement déterminer la composition des nominations ou le résultat final. Il faut distinguer l’objectif de promotion de celui de reconnaissance artistique.
Le jury idéal n’existe pas non plus
Mathieu Aubre apporte une autre dimension au débat. Non seulement le nombre de nominations et d’albums à considérer est trop immense pour espérer en faire une analyse en profondeur, mais il rappelle également que les systèmes entièrement fondés sur un jury font souvent l’objet de critiques : certains contestent les choix, soupçonnent des préférences personnelles ou estiment que les jurés n’ont pas compris les œuvres. En tant que jury du prix Polaris, par exemple, je peux confirmer que cette critique revient souvent envers le processus de ce prix canadien faisant appel à plus de 200 jurés d’un océan à l’autre.
Il a aussi raison sur un point fondamental qui est un peu tabou dans le milieu : un jury n’est jamais parfaitement objectif. Les goûts personnels, les connaissances musicales, les habitudes d’écoute et les sensibilités esthétiques influencent nécessairement les décisions. Même un groupe de spécialistes peut passer à côté d’un album important ou accorder trop d’importance à certaines tendances. À chaque fois qu’il en a la chance, notre bon ami Alain Brunet, de Pan M 360, rappelle également que plusieurs genres musicaux plus spécialisés sont d’emblée exclus de ces galas par manque de spécialisation des critiques et jurés.
Il serait donc simpliste d’opposer un jury compétent à un public qui ne saurait pas reconnaître la valeur artistique. Le public possède une expertise différente, fondée sur l’écoute, l’expérience et le rapport affectif à la musique.
Cela dit, les contraintes de temps et de ressources ne devraient pas nous amener à abandonner l’ambition d’une évaluation approfondie. Si le volume de soumissions est trop important pour permettre à un jury bénévole de faire correctement son travail, le problème pourrait aussi se situer dans l’organisation du processus : composition des jurys, répartition des albums, nombre de tours de sélection ou critères d’évaluation. Ce qui demande, évidemment, beaucoup de ressources pour le GAMIQ, qui dispose de moyens limités.
La question n’est donc pas simplement de savoir si le public ou le jury est le mieux placé pour décider. Il faut également se demander comment concevoir un système qui permette à chacun de contribuer de façon pertinente.
Donner deux rôles distincts au public et au jury
À mon sens, les arguments des trois parties ne sont pas incompatibles. Ils défendent des objectifs différents, mais complémentaires : reconnaître le travail artistique, démocratiser la musique et donner une légitimité aux résultats.
Le GAMIQ pourrait poursuivre ces trois objectifs en distinguant davantage les étapes du processus.
Une première sélection réalisée par des jurys représentatifs de la diversité musicale québécoise permettrait d’établir les nominations sur la base de critères artistiques explicites. Le public pourrait ensuite voter dans des catégories qui lui sont propres, ou participer au choix du lauréat parmi les artistes nommés, selon une formule clairement définie.
Une autre possibilité serait de maintenir un vote populaire dans le processus général, mais de réserver certaines catégories à une évaluation par jury, particulièrement celles dont la vocation est de reconnaître des qualités artistiques ou techniques précises.
Ces options ne sont pas sans défauts. Un jury peut manquer de temps, une sélection exclusivement professionnelle peut reproduire certains biais, et un vote public demeure sensible aux écarts de mobilisation. Aucune formule ne résoudra tous les problèmes.
Il serait dommage que ce débat devienne une opposition entre des artistes qui défendent la valeur de leur travail et des organisateurs qui chercheraient simplement à rendre leur gala plus populaire. Les intentions exprimées de part et d’autre semblent plutôt converger vers un objectif commun : faire vivre la musique indépendante québécoise et lui donner la reconnaissance qu’elle mérite.
Les organisateurs du GAMIQ ont raison de vouloir mobiliser le public. Andrew Wells-Oberegger a raison de s’interroger sur les conséquences d’un système qui récompense aussi la capacité à faire campagne. Mathieu Aubre a raison de rappeler qu’un jury comporte des limites humaines et logistiques, et que la participation du public peut renforcer l’intérêt pour les artistes récompensés.
La difficulté consiste à ne pas demander à un seul mécanisme de remplir toutes ces fonctions.
La musique indépendante a besoin d’auditeurs, de communautés engagées, de médias qui la couvrent et de lieux où elle peut être découverte. Elle a aussi besoin d’espaces de reconnaissance qui ne reproduisent pas simplement les rapports de force déjà présents dans l’industrie.
Le véritable succès du GAMIQ ne devrait donc pas se mesurer uniquement au nombre de personnes qui votent, ni au prestige supposé de son jury. Il devrait aussi se mesurer à sa capacité de faire découvrir des artistes, de mettre en valeur des œuvres marquantes et de donner envie au public de continuer à explorer la richesse musicale du Québec.
Sur ce, la réflexion se poursuit, et fera sans doute l’objet de quelques discussions autour d’une bière aux Foufounes Électriques le 29 novembre prochain. Rappelons que la soirée sera animée par Benoit Poirier, alors que Santosh Lalonde fera office d’homme-orchestre maison pour lier les 34 présentations de Luciens au cours de la soirée. En matière de découvertes musicales, justement, rien de mieux que des performances et ça adonne bien puisque le public pourra voir à l’oeuvre des artistes tels que Béton Armé, Alice Bro, Waahli, Fyore, Malaimé Soleil, Douance, Scopa, Yuki B, Mélisande et Katia Rock.
Les billets sont disponibles par ici.
Pour les gens qui ne seront pas en mesure d’y assister, l’événement sera diffusé en direct sur CISM 89,3 à Montréal et CHYZ FM à Québec, deux stations de radio également en nomination pour Média de l’année avec SORS-TU? OMG VOTEZ PAR ICI LES AMI-ES!
… vous pouvez tout à fait voter pour eux, on est juste content d’être nommé en leur compagnie!
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