crédit photo: Alain Chartrand
Coup de coeur francophone (CCF)

Entrevue avec Alain Chartrand, fondateur de Coup de coeur francophone | Un passage de flambeau

40e édition, un vent de changement, de nouveauté souffle sur Coup de cœur francophone (CCF) : Alain Chartrand, cofondateur et directeur général de CCF, se retire de l’équipe du festival après des décennies de bons et loyaux services, léguant son poste de grand manitou à Noémie Laniel, directrice de la programmation depuis trois ans. Nous nous sommes entretenus avec l’artisan principal de ce doyen des festivals montréalais de la chanson, qui donnera son coup d’envoi ce soir même dans le Triangle des Bermudes de la rue St-Denis.

« À un moment donné, il faut prendre une décision. 40 ans, c’est pas de la tarte! J’y ai réfléchi depuis la 36e, la 37e édition, mais j’avoue que j’avais vraiment l’objectif de réaliser une 40e édition et boucler la boucle. À partir du moment où cette décision-là était prise, j’atterris en douceur. Je quitte le cœur rempli, mais néanmoins léger. »

1986, quatre copains trafiquent ensemble les prémisses du festival. Alain Chartrand, François Blain, Laurent Legault et Pierre Larivière, tous quatre cofondateurs de CCF, observent, autour d’un généreux pichet de bière, un malheureux constat : il n’existe pas à Montréal d’événement pleinement consacré à la chanson francophone! Le mal était réglé l’année suivante : Coup de cœur francophone naissait, alors installé, à l’époque, au Cégep Maisonneuve (étonnant, mais le déjà très populaire Alain Bashung donnait d’ailleurs un spectacle dans l’établissement scolaire en 1995!).

1988, deuxième édition du festival : un invité de marque que l’on retrouvera demain au Club Soda se produisait… en première partie d’Isabelle Mayereau! « Lui », en première partie?! Vraiment? Cet invité de marque, c’est évidemment Richard Desjardins, qui donnera deux concerts intimes, en formule cabaret s’il vous plaît, pour souligner cette édition particulièrement spéciale de Coup de cœur francophone, le chansonnier rouynorandien se faisant exceptionnellement rare sur scène par les temps qui courent. Happening aussi éclair que convoité : vous vous en doutez, il ne reste plus de billet!

richard desjardins* Richard Desjardins à Coup de cœur francophone, en 1996. Photo par Jean-François LeBlanc.

Un autre tour de piste sur l’affiche évoqué par M. Chartrand : Edgar Bori, au Théâtre Outremont ce samedi, qui avait justement donné le premier spectacle à Montréal de sa carrière à Coup de cœur francophone, il y a 30 ans. Puis ça suffit, laisse entendre le titre de sa production! Comme Alain, c’est le temps de boucler la boucle. Enfin, une de ses nombreuses boucles : « Il avait l’intention de faire un spectacle pour mettre un terme à ce type d’expression-là, parce que c’est un artiste qui va continuer, éventuellement, dans d’autres domaines. »

Avec, également, Les Chiens au Verre Bouteille, samedi le 14 en soirée, qui célébreront les 30 ans de leur formation, Coup de cœur francophone souligne l’expérience des vieux routiers, mais regarde surtout vers l’avant, vers les nouveaux horizons de la chanson francophone, plus que jamais. Sur 42 spectacles présentés ce mois-ci par CCF, exactement la moitié, donc 21, se rapportent à des lancements d’albums ou de spectacles originaux, notamment du côté de Jonathan Personne, Racoon, Canicule, adieu narcisse ou Fyore.

« J’aimerais attirer l’attention, aussi, sur les spectacles plus conceptuels qui sont créés dans le cadre de Coup de cœur, dont certains vont prendre la route par la suite, comme celui d’Alphonse Bisaillon, Jacker un pick-up en poésie. Je pense vraiment que c’est un artiste qui marquera la chanson dans les années à venir », souffle Alain Chartrand.

alphonse bisaillon petite vallee* Alphonse Bisaillon au Festival en chanson de Petite-Vallée, en 2026. Photo par Alexandre Cotton.

La mort de la chanson… Vraiment?

L’industrie, plus que jamais, sonne l’alarme : la langue française décline dans la province, particulièrement dans la grande région montréalaise. Montréal, faites du bruit, lancé lors des dernières Francos de Montréal, répondait à la tendance, initiative, vraie mobilisation visant à redorer l’industrie de la musique francophone dans la métropole.

Autre constat peu reluisant : le Québec est, dans le monde, l’un des pires élèves quand vient le temps d’écouter ses propres artistes. 5%, seulement, des écoutes des utilisateurs québécois sur des plateformes comme Spotify ou Apple Music concernaient de la musique québécoise chantée en français.

Situation démoralisante? Oui, c’est certain. Mais Alain Chartrand se montre serein, fédérateur, pas plus effrayé qu’auparavant, lui qui, en 40 ans de Coup de cœur, en a vu des vertes et des pas mûres.

« Quand on a mis en place le festival, c’était notamment dans une période qui n’était pas évidente par rapport à la chanson francophone, après la période glorieuse des années 70. Déjà, il y avait cette fragilité-là, admet le directeur sortant de Coup de cœur francophone. Mais je trouve que la chanson a toujours bien rebondi. Pour moi, ça n’a jamais été un problème de création, mais plus une problématique de comment cette création-là se rend au public. Et évidemment, en 40 ans, il y a beaucoup de choses qui se sont transformées : la façon d’écouter de la musique, le modèle industriel. Mais ce qui ne change pas, c’est le spectacle vivant. C’est la rencontre de l’artiste avec le public. Et c’est au cœur de ce qu’on fait. »

« C’est sûr que les chiffres qu’on entend sont inquiétants. Particulièrement inquiétants par rapport aux jeunes. Mais en même temps, il ne faut pas minimiser le fait qu’il y a encore des artistes qui rassemblent le monde, là. On pense à Lou-Adriane Cassidy, Ariane Roy, Les Louanges, Hubert Lenoir, plusieurs autres. Il y a eu une multiplication de festivals depuis les vingt dernières années dans les différentes régions du Québec, et ces festivals-là, ce sont quand même de belles et joyeuses rencontres avec la chanson francophone! On le voit aussi à Montréal, sur la Place des Festivals qui peut réunir 40 000 personnes pour un spectacle d’artiste francophone. Je demeure optimiste. »

* Hubert Lenoir à la Place des Festivals, dans le cadre des Francos de Montréal, en 2022. Photo par Marie-Emmanuelle Laurin.

C’est donc Noémie Laniel qui prendra la relève au poste de directeur général de Coup de cœur francophone, annonce confirmée aujourd’hui même par l’organisation.

« En ce qui me concerne, c’est clair qu’après avoir travaillé trois ans avec Noémie, pour moi, c’était vraiment la personne qui avait toutes les qualités, qui avait l’expertise, la connaissance du milieu, la rigueur et l’esprit de famille nécessaires. C’est une décision qui se prend au conseil d’administration, mais je ne le cache pas, j’ai tout de même annoncé mes couleurs par rapport à la personne que je souhaitais qui prenne le relais. »

noemie laniel* Noémie Laniel.

On sent Alain Chartrand, au bout du Zoom, réellement en paix, excité, même, de léguer son bébé (maintenant adulte, 40 ans quand même!) à la personne choisie. Coupure totale du cordon ombilical? Ou verra-t-on encore sa petite empreinte sur les futures éditions?

« Ça me fera plaisir d’aller prendre un café avec la formidable équipe qui va prendre la relève, mais non, je ne serai pas impliqué, je ne serai pas une belle-mère, comme on dit en politique. »

Coup de cœur francophone donnera son coup d’envoi ce soir avec les spectacles de Catherine Leduc et de Perma, à L’Esco, et d’Alice Bro, au Quai des brumes. Toute la programmation juste ici.

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