Pas perdus au Théâtre Maisonneuve | Quand les pas deviennent mémoire
Avec Pas Perdus, un documentaire scénique conçu par Anaïs-Barbeau Lavalette et Émile Proulx-Cloutier, les histoires individuelles qui s’enchaînent explorent le rapport à la mémoire et à la transmission de l’identité. L’un après l’autre, les interprètes, dont aucun n’est acteur, s’ancrent sur scène pour nous raconter leur récit personnel. Créé à la salle Michelle-Rossignol du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui au printemps 2022, le spectacle est présenté pour une troisième fois par Duceppe, mais cette fois au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts.
Au début de la soirée, Réal ouvre le bal, suivi de Dominic, Elisabeth, Quentin, Jérôme, Eva, Sylvain et Yaëlle. Les voix en audio s’élèvent haut et fort dans la salle du Théâtre, ponctuées d’interventions d’Anaïs-Barbeau Lavalette qui, part ses questions, guide le fil des récits. Car si chaque histoire est singulière, elle trouve son chemin dans le déroulement de la soirée, renvoyant des échos à celles qui la précèdent et qui suivront. En rencontrant les personnes qui se racontent, un fil conducteur se trace bien vite, puisque tous ont en commun la passion pour la gigue. Oui oui, la gigue, cette danse traditionnelle québécoise, d’origine irlandaise, dont les claquettes résonnent par-delà les pas de danse.
Le rapport à la mémoire se tisse de plusieurs manières à travers la pièce. Dès le début, la mémoire apparait comme une constitution que le temps menace d’effacer, alors que Réal dit qu’il côtoie l’Alzheimer dans sa maison. La gigue devient pour lui un échappatoire, mais plus la soirée avance, et plus elle se transforme en une manière d’exprimer par le corps ce que les mots ne sont plus capables de dire. Au fil des portraits, la mémoire tend à dépasser la conservation d’une existence personnelle grâce à l’idée que les gestes, les traditions et les récits se transmettent pour façonner une identité collective. En effet, à mesure que les histoires se succèdent, la gigue quitte le domaine de l’individuel pour entrer dans une dimension culturelle et identitaire, devenant le témoin d’un héritage vivant porté par des corps qui font perdurer les pas de danse. Objet précieux du folklore, la pratique de la gigue permet de préserver la mémoire immatérielle de la culture québécoise qui s’effrite comme les maisons tombent en ruine.
Ramener à la lumière
Le dispositif scénique demeure sobre, comportant presque exclusivement un immense mur, un bureau, quelques chaises et des chaussures. Pourtant, cette simplicité permet de laisser la place aux récits des corps qui se mouvent sur tout l’espace de la scène. Le jeu de lumière, et surtout d’ombres, donne une profondeur aux histoires racontées, rappelant que le folklore québécois reste bien souvent dans l’ombre des conversations. À travers cette scénographie, Pas Perdus rappelle que la mémoire est faite de zones de silence, de traces et de fragments que l’on tente de recoller.
La force du spectacle réside dans cette rencontre entre l’intime et le collectif, où l’assemblage des histoires fait émerger la mémoire commune qui dépasse les interprètes. Dans sa capacité à nous faire écouter celles et ceux qu’on croise sans prendre le temps d’entendre, le documentaire scénique présente une danse qui s’installe dans des identités plurielles et complexes.
Alors, en sortant de la salle, que reste-t-il une fois les lumières rallumées? Avec Pas Perdus, Anaïs-Barbeau Lavalette et Émile Proulx-Cloutier nous invitent à regarder autrement celles et ceux qui nous entourent autant que les traditions qui les relient. Ainsi, peut-être que la conscience de la mémoire ne se conserve pas uniquement dans les archives et dans les têtes, mais aussi dans les corps. Peut-être que de prendre le temps d’écouter les autres permet de conserver ce qui autrement se serait lentement effrité.
Il reste trois représentations d’ici à dimanche. Détails et billets par ici.
- Artiste(s)
- Anaïs Barbeau-Lavalette, Émile Proulx-Cloutier, Pas Perdus
- Ville(s)
- Montréal
- Salle(s)
- Théâtre Duceppe, Théâtre Maisonneuve
Événements à venir
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