Respirer sous l’eau | L’image submerge, la poésie guérit
La Chapelle Scènes contemporaines présente jusqu’au 24 octobre Respirer sous l’eau, une expérience immersive à la croisée du théâtre et de l’installation sonore. Verdict : on se serait bien passé de certains éléments visuels. Ils distraient parfois de la poésie touchante et imagée de Klervi Thienpont. Ses mots sont toutefois un véritable baume pour le cœur de ceux qui ont vécu le deuil d’êtres chers.
Munis de casques audio, le public entre dans la salle de La Chapelle. Le décor évoque un lieu de soin plongé dans une douce pénombre. Les spectateurs prennent place. Certains s’installent dans les gradins. Neuf s’allongent sur des lits occupant la scène. Il y en a qui s’assoient à leur chevet.
Certains spectateurs gardent les bras croisés, les yeux fixés sur les comédiens qui errent sur scène. D’autres – notamment ceux qui sont allongés – fixent le vide ou ferment complètement les yeux… À refaire l’expérience une seconde fois, nul doute que ce dernier choix serait le plus judicieux pour profiter pleinement des strates sonores. Car gare à ceux qui ont tendance à suranalyser, à laisser tourner en boucle le hamster dans leur tête ou à vivre avec un TDAH : la dimension visuelle tend à les déconcentrer.
Qu’est-ce que les comédiens – Klervi Thienpont et Jonathan Girard – fixent. Pourquoi jouent-ils avec les rideaux ? Que dessinent-ils ? À ces questions, s’ajoutent celles sur la signification des projections d’images abstraites – feuilles, gouttes de pluie, points lumineux – sur les rideaux du lit central.
Faire fi de certains de ces artifices visuels permet de se concentrer sur la poésie de la créatrice et interprète principale de l’œuvre, Klervi Thienpont. Son écriture est belle, recherchée, et sans conteste ancrée dans le vécu.
On suit son parcours alors qu’elle apprend à vivre avec la perte de son frère de 18 ans. « Trop jeune, trop vite, sans un mot. » Autour de cette trame principale s’accrochent d’autres récits :
« Quand je parle de toi aux gens, je dis “demi-frère”, comme si je voulais séparer ma peine en deux. Pourtant, je n’ai jamais fait référence à toi comme une moitié de quelque chose quand tu étais vivant. »
– Klervi Thienpont
Elle raconte aussi l’histoire de George, un réfugié syrien de six ans qui a fui la guerre avec sa famille. Il s’agit d’une histoire vraie : Klervi et ses collègues de théâtre l’ont réellement parrainé au Québec par le passé.
« Le souvenir de tes cheveux dans ma main. […] Le souvenir de tes cheveux si doux dans ma main. […] Dans le creux de ma main. »
– Klervi Thienpont
Troisième élément : la créatrice aborde le syndrome de résignation. En 2017, elle est tombée sur une entrevue avec la neuroscientifique Sonia Lupien expliquant cette mystérieuse pathologie. À l’annonce du refus de leur statut de réfugié, certains enfants se replient sur eux-mêmes et s’endorment… parfois pendant des années. Le seul remède à leur apathie extrême : une lueur d’espoir de pouvoir rester sur leur terre d’accueil.
« Comme Blanche-Neige, si elle se sent suffisamment en sécurité et entourée d’amour, elle se réveillera. »
– Klervi Thienpont
À cela s’ajoutent des extraits médias et plusieurs citations d’autres auteurs, qui dynamisent et viennent nourrir le propos de l’autrice :
« Cette absence que laissent les morts, avec laquelle ceux qui leur survivent tissent des fictions pour s’en sortir »
– extrait du livre Le Drap blanc de Céline Huyghebaert (2019)
Cela fait beaucoup d’informations, mais les pièces du casse-tête s’assemblent harmonieusement. C’est une invitation à réfléchir sur la vie, la mort et l’espace qui les sépare – un entre-deux que la maladie tout comme l’exil incarnent à leur façon.
L’eau et la respiration comme fils rouges
Le thème de l’eau revient régulièrement au fil de la pièce. Des poèmes évoquent le fait de nager tout en peinant à garder la tête hors de l’eau, tandis que le rituel de deuil de Klervi consiste à faire couler les vêtements de son frère défunt dans un bocal rempli d’eau.
Gargouillements d’eau, bruits de pluie et de mer : ces sons simples prennent parfois toute la place. Et tant mieux. Ils bercent. On a l’impression qu’ils ralentissent le temps.
« Inspirer. Rassembler tous mes morceaux, mon courage, mes fragments.
Expirer. Puis reprendre mon souffle.
Replonger… »
– Klervi Thienpont
La respiration constitue l’autre fil conducteur. La symbolique va de soi : le passage entre la vie et la mort, entre la douleur et le lâcher-prise. À quelques reprises, une voix d’homme invite le public à respirer et à prendre conscience de son corps. Il prononce également des mantras :
« Je ressens, je suis vivant. »
« Je ne réfléchis pas à cet amour, je le ressens. »
Cette voix permet aux spectateurs de se calmer et se recentrer. Elle invite à rester ouvert à la proposition qui se déploie dans nos oreilles et sous nos yeux. Un bel ajout qui fait du bien, particulièrement pour les esprits ayant tendance à divaguer ou à se laisser facilement distraire.
- Ville(s)
- Montréal
- Salle(s)
- La Chapelle Scènes Contemporaines

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