Rapport national soundcheck | Une crise silencieuse de santé mentale dans l’industrie musicale canadienne
L’industrie musicale canadienne traverse une crise profonde de santé mentale. On s’en doutait depuis longtemps, mais sans jamais en avoir des données probantes. C’est maintenant la conclusion sans équivoque du rapport Soundcheck, première étude nationale d’envergure à documenter de manière systématique l’état du bien-être psychologique des travailleuses et travailleurs du secteur.
Menée auprès de 1 216 répondantes et répondants dans le cadre d’un sondage bilingue, complété par des groupes de discussion et des entrevues qualitatives, l’étude dresse un portrait alarmant : entre 50 % et 86 % des personnes interrogées rapportent des enjeux de santé mentale, un taux largement supérieur à celui observé dans la population active canadienne générale (environ 12 %).
Une détresse généralisée
Les données révèlent que 94 % des répondantes et répondants reconnaissent la prévalence des problèmes de santé mentale dans l’industrie. Plus troublant encore : 53 % affirment avoir déjà ressenti que la vie ne valait pas la peine d’être vécue. Le rapport évoque ainsi une urgence d’intervention ciblée.
Parmi les principaux facteurs de stress, la précarité financière domine. En effet, 83 % des personnes sondées déclarent que le stress financier a un impact direct sur leur santé mentale. Plus de la moitié (54 %) gagnent moins de 50 000 $ par année, et seulement 5 % disent ressentir un fort sentiment de sécurité d’emploi. À cela s’ajoutent l’irrégularité des horaires, la pression liée à la performance et la nature « tout ou rien » du travail artistique, identifiée comme nuisible par 84 % des répondants.
Le rapport met également en lumière des dynamiques organisationnelles préoccupantes. Pas moins de 83 % des personnes interrogées perçoivent leur environnement de travail comme nuisible à la santé mentale, et 82 % estiment que les interactions avec des leaders ou des personnes en position de pouvoir ont un impact direct sur leur bien-être. Pourtant, seulement 26 % ont déjà suivi une formation en leadership.
Les problématiques de harcèlement et d’intimidation sont largement reconnues. Le harcèlement est identifié comme un enjeu transversal affectant tous les groupes démographiques, tandis que 56 % citent le harcèlement comme facteur de stress constant et 60 % identifient la discrimination fondée sur le genre comme nuisible au bien-être mental. Au total, 95 % des répondantes et répondants estiment que l’industrie a atteint un point de bascule nécessitant des changements systémiques.
Un contexte canadien particulier
L’étude souligne également les défis propres au contexte canadien. La vaste géographie du pays complique les tournées et accroît les coûts. Le marché intérieur restreint pousse de nombreux artistes à viser l’international, mais 85 % des répondants ne croient pas que les Canadien.nes puissent percer facilement les marchés étrangers.
Seulement 3 % estiment que la radio canadienne représente efficacement les musicien.nes du pays, bien que 65 % reconnaissent un rôle plus inclusif des festivals. Cette réalité, combinée aux transformations rapides du secteur (numérisation, médias sociaux, intelligence artificielle), jugées stressantes par 81 % des répondants, alimente un climat d’instabilité chronique.
La pandémie de COVID-19 et la « polycrise » mondiale ont exacerbé ces fragilités structurelles.
Malgré l’ampleur des besoins, l’accès aux ressources demeure limité. Seuls 43 % se disent satisfaits du soutien en santé mentale auquel ils ont accès. Quatre répondants sur cinq ignorent l’existence de ressources spécifiquement adaptées à l’industrie musicale.
Paradoxalement, le désir d’amélioration est massif : 85 % souhaitent disposer de meilleurs outils pour gérer leur propre santé mentale, et 93 % veulent apprendre à soutenir celle de leurs pairs. De plus, 96 % considèrent l’éducation en santé mentale essentielle, alors que 81 % n’ont reçu aucune formation en la matière.
Des recommandations structurantes
Face à ce constat, le rapport formule plusieurs recommandations majeures. Il propose notamment la mise en place d’un cadre national de soutien en santé mentale coordonnant les ressources fédérales, provinciales et sectorielles.
Il recommande également l’élaboration d’un code de conduite national établissant des normes minimales pour des milieux de travail psychologiquement sécuritaires, incluant la lutte contre le harcèlement, la discrimination et les déséquilibres de pouvoir.
Parmi les autres pistes : le déploiement d’une formation sectorielle en littératie en santé mentale, le développement de programmes de leadership axés sur le bien-être, ainsi que des interventions politiques ciblées pour s’attaquer à la précarité financière.
Le rapport conclut que la résilience individuelle ne suffira pas à résoudre la crise. Des transformations systémiques sont nécessaires pour bâtir une infrastructure industrielle qui soutienne à la fois l’excellence créative et le bien-être humain.
Pour les auteurs de l’étude, la vitalité future du secteur musical canadien dépend désormais de la capacité des leaders, des décideurs et des organismes de financement à traduire ces constats en actions concrètes. Car derrière les succès culturels et les rayonnements internationaux se cachent des réalités fragiles, où l’équilibre mental de milliers de travailleuses et travailleurs demeure précaire.
L’industrie musicale canadienne, conclut Soundcheck, est arrivée à un moment charnière. Reste à savoir si elle saura entendre l’appel.
Cette étude avait été annoncé en septembre 2024 par le Fonds Unison, la SOCAN et le cabinet de conseil Revelios, un spécialiste de l’industrie de la musique, dont la présidente Catherine Harrison, M.Psych., signe le document. Par voie de communiqué, elle ajoute qu’il « ne s’agit pas de fragilité. Il est question de systèmes. Lorsque plus de la moitié des répondant·e·s ont déjà eu le sentiment que la vie ne valait pas la peine d’être vécue, nous ne parlons plus d’un simple épuisement professionnel isolé — nous faisons face à un préjudice structurel. L’industrie musicale canadienne doit examiner comment le travail est organisé, dirigé et soutenu. »
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