Le Show mal-amoché au Gesù | Aborder son handicap avec humour
Jeudi soir, le Gesù accueillait des centaines de beaux humains, qui semblaient tous très heureux de venir assister à ce spectacle d’exception. Le Show mal-amoché regroupe trois femmes et trois hommes, humoristes et comédiens(nes), vivant avec des handicaps différents. William Bernaquez, Charlie Rousseau, Angelo Schiraldi, Andréanne Fortin, Michel Cordey et Marie-Christine Ricignuolo s’étaient vraiment bien préparés pour offrir au public des numéros d’une grande qualité.
Il est possible que certains noms vous disent quelque chose, puisque quatre d’entre eux jouent dans la série humoristique Vestiaires. Rencontrés en entrevue la veille du spectacle, William et Charlie nous avaient confié que « faire le Gesù » constituait pour le collectif une certaine forme de défi, et ils ont remporté leur pari; c’était bien écrit, bien joué et d’une belle efficacité comique. À tour de rôle, ils ont non seulement partagé des épisodes de leurs vies, mais ils en ont aussi profité pour se moquer parfois des gens « supposément normaux ». Rappelons ici que certains d’entre eux cumulent très peu d’expérience sur scène; raison supplémentaire de souligner ce tour de force. On a vite ressenti que les scénarios rejoignaient plusieurs spectateurs, dont certains avec leurs accompagnateurs, au cœur de leurs propres quotidiens. Et en humour, ce baromètre ne ment pas : le public s’amusait, ça riait fort et souvent.
WILLIAM BERNAQUEZ, EXCELLENT À L’ANIMATION
L’idée du Show mal-amoché a germée dans la tête de William Bernaquez vers les années 2020. Diplômé en 2019 de l’École Nationale de l’Humour (ENH) et lui-même handicapé depuis l’âge de 12 ans (amputation d’une jambe en raison d’un cancer), il croyait essentiel d’aborder les réalités des personnes handicapées sous cet angle. La première représentation du spectacle remonte donc à 2021, dans le cadre du MiniFest. Jeudi, ils en étaient à la huitième représentation. Dès son arrivée sur la scène, on sentait sa joie d’être là quand il a crié : « On a fait l’Gesù !», sous les chauds applaudissements du public. Son énergie et son enthousiasme ont donné le ton aux 90 minutes qui ont suivies. En plus d’assurer l’animation, il a aussi présenté un numéro, ne se limitant pas seulement à parler de son handicap.
Il a raconté les moments qu’il partage avec son grand-père à jouer à des jeux de société, en précisant que son grand-père gagne tout le temps, même à Ouija (un jeu où l’on fait appel aux esprits ) : « Il connaissait tout le monde ». Quant au conseil de son coloc de boire des smoothies au céleri « parce que c’est bon pour le cancer », William a reconnu y avoir goûté et que, finalement, il préfère le cancer. Pour des raisons évidentes, nous nous limiterons à dévoiler seulement quelques punchs des numéros, puisqu’une nouvelle date du spectacle est déjà connue : vendredi le 12 juin à la Maison de la Culture Maisonneuve, et qu’en plus, William est présentement en écriture pour un spectacle solo.
LES PERFORMANCES, EN QUELQUES MOTS…
Disons d’abord que la fluidité et la transition vers chacun des numéros étaient bien dosées et originales. Par exemple, plus tard dans le spectacle, lorsque Marie-Christine (non-voyante) s’est rendue vers le micro en tenant Charlie par la main (Charlie mesure 1,27 m), en remerciant ensuite « son chien guide » de l’avoir conduite sur scène.
Michel Cordey, atteint de la maladie des os de verre (en fauteuil roulant) a suivi William Bernaquez. Tel «une rock star maganée», il s’est immédiatement adressé aux gens qui lui disent qu’il est « tellement inspirant » ; la traduction dans sa tête étant « ta vie, c’est tellement d’la marde ». Il s’est beaucoup moqué des comportements de certaines personnes dites « normales », qui auraient avantage à ne pas se reproduire, pour le bien de l’humanité. Ses suggestions pour y arriver étaient assez originales. Est ensuite arrivée Andréanne Fortin, une jeune femme diagnostiquée TDAH et du syndrome Gilles de la Tourette (SGT). Elle en était à sa huitième expérience sur scène et elle a très bien fait. Elle démontrait cette « touche comique » naturelle, qui n’est pas donnée à tout le monde. Même si elle n’est pas touchée par la coprolalie i.e. « la profération involontaire de mots obscènes ou d’insultes » (touche environ 10% des SGT), Andréanne a ses défis bien à elle. Elle doit entre autre composer avec l’écholalie, et il lui arrive donc fréquemment de répéter sans raison le prénom Manon. Avec un excellent sens du punch, elle a avoué « je sais même pas c’est qui, Manon !».
Sa définition de l’anxiété, « être inquiet dans le vide », nous a beaucoup fait rire. Marie-Christine Ricignuolo a ensuite présenté un numéro de stand-up assez différent, en adoptant une attitude pince-sans-rire très efficace. Devenue non-voyante à l’âge adulte, elle s’est rappelée de souvenirs comme « osti que j’aimais ça regarder les éclipses ». Et ça faisait longtemps qu’on s’était fait surprendre par un punch aussi simple qu’inattendu, lorsqu’elle a pointé un spectateur avec sa canne; désolé, pas question de vous en dire plus!
Un autre diplômé de l’ENH en 2019 a ensuite fait son apparition. On doit profiter de l’occasion pour dire qu’Angelo Schiraldi mériterait davantage d’attention dans ce milieu au Québec. Il est le candidat idéal pour assurer la première partie d’un show d’humour et son propre 60 minutes serait sans aucun doute excellent. Atteint de paralysie cérébrale et avec l’aide de béquilles pour se déplacer, il a su pousser l’autodérision à un autre niveau. Que ce soit l’employé du McDo qui préfère lui offrir du change au lieu de solliciter un don à la Fondation du Manoir Ronald McDonald ou l’échec qu’il a vécu quand il a participé à une séance de zoothérapie («Y’a pas un chat qui m’a flatté ! »). Bref, Angelo a frappé fort.
Avec l’objectif de « finir ça en grand », le groupe avait confié la finale à Charlie Rousseau, personnalité bien connue sur les réseaux sociaux TikTok et Instagram. Concernée par des limitations plus visibles (handicaps physiques multiple à la naissance en raison de l’échec d’un avortement), c’était évident qu’elle partagerait des anecdotes savoureuses. Que ce soit l’histoire où elle décrit l’attitude de « Gisèle » avec sa fausse hanche, lorsqu’elle se stationne dans un espace réservé aux handicapés avec son véhicule adapté (oui, Charlie a son permis de conduire!), les moments où des inconnus osent lui flatter la tête ou les soldes chez Souris Mini, tout se prêtait à exploiter un humour qui nous amenait à réfléchir sur nos propres comportements, parfois maladroits.
Bref, l’auditoire a profité d’un spectacle drôle, intelligent et rassembleur. Avant de quitter le Gesù, les artistes ont réservé beaucoup de temps pour échanger et célébrer avec les nombreux spectateurs qui les attendaient dans le lobby ; la conclusion évidente d’une soirée fort bien réussie.
- Artiste(s)
- Le Show mal-amoché
- Ville(s)
- Montréal
- Salle(s)
- Gesù
- Catégorie(s)
- Canadien, Francophone, Humour, Québécois,
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