Beat au Théâtre St-Denis | Le passé se reconstruit de main en main
Tout commence dans la bibliothèque musicale d’un oncle ou d’un grand frère qui vous présente ses coups de cœur, ou qui vous donne la permission d’y fouiller en son absence. C’est là qu’en posant l’aiguille sur la platine, j’ai entendu pour la fois des guitares qui s’imbriquaient comme des engrenages, l’une imitant le barrissement d’un éléphant, l’autre tissant une atmosphère de gamelan balinais, sur des rythmes en métriques impaires qui retombaient toujours ailleurs qu’on ne l’attendait. Une musique non conventionnelle qui avait l’art de déjouer l’auditeur, même celui qui venait précisément y chercher la surprise.
Pour ceux qui, comme moi, étaient trop jeunes pour avoir vu le groupe dans les années 80 et ont dû attendre le milieu des années 90, le temps a fait son œuvre : une trentaine d’années plus tard, c’est nous, le grand frère ou l’oncle qui ouvre cette bibliothèque musicale à des plus jeunes. Lundi soir, dans un Théâtre St-Denis plein, les têtes grises côtoyaient les nouveaux venus, comme pour prolonger l’écoute de ceux qui ne sont plus là et qui avaient assisté aux premiers pas de la légende. Deux ans après un premier passage, le quatuor revenait pour l’unique date québécoise de sa dernière tournée nord-américaine. Sur scène, deux fidèles du Roi cramoisi, Adrian Belew et Tony Levin, et deux héritiers : Steve Vai dans les souliers de Robert Fripp, et Terry Bozzio derrière la batterie de Danny Carey.
De Thrak à Beat
Premier signe qui distingue cette tournée de la précédente : l’ajout de la pièce de Thrak, parue en 1995, aux trois albums des années 80, Discipline (1981) Beat (1982) et Three of a Perfect Pair (1984). Le quatuor est d’ailleurs entré en scène avec Dinosaur, clin d’œil sans doute de vieux routiers qui annoncent leur dernière tournée et se savent attendus au rayon des fossiles musicaux. Un très bel ajout au répertoire, même si la version de scène m’a malheureusement semblée un peu trop tronquée par rapport à la version studio, beaucoup plus nuancée.
Neurotica a ensuite donné le ton : un embouteillage mis en musique, où le chant à demi-parlé de Belew déroule un texte halluciné sur une rythmique qui s’emballe. On y entend déjà, sous plusieurs angles, une influence qu’on retrouve quarante ans plus tard chez black midi. C’était aussi le premier vrai test pour Bozzio. Si Beat est une recette, la base reste celle du Crimson des années 80 où seule l’épice change. Carey faisait gronder, Bozzio fait chanter. Là où le batteur de Tool tissait une transe aux rythmes superposés, amples et hypnotiques, l’ancien de Zappa traite sa batterie comme un clavier, accordée note par note, avec des motifs qui se répondent comme une mélodie.
Deux autres chansons de l’album Beat, hommage en partie aux écrivains de la Beat Generation, ont suivi. Neal and Jack and Me convoque Jack Kerouac et Neal Cassady; Sartori in Tangier détourne le titre du Satori à Paris de Kerouac vers Tanger, ville que des écrivains Beat comme Burroughs et Ginsberg ont fréquentée assidûment.
Three of a Perfect Pair… et l’idée d’un double trio
Le deuxième bloc était consacré à Three of a Perfect Pair. La chanson-titre a marqué un tournant dans la soirée : on y a découvert qu’une pièce pouvait encore évoluer après une quarantaine d’années. On aurait tort, pourtant, de pousser la comparaison trop loin, avec Carey comme avec Fripp : chacun tire la musique ailleurs, et c’est précisément ce qu’on vient entendre.
Puis Walking on Air, ballade très bien ficelée tirée d’un album éclectique qui n’obtient pas toujours l’attention qu’il mérite. À l’époque de Thrak, King Crimson revenait d’un silence de dix ans, et rien ne laissait prévoir une nouvelle incarnation avant la tournée de 1993 de Robert Fripp avec David Sylvian, où tous deux étaient accompagnés de Trey Gunn au Chapman Stick et Pat Mastelotto à la batterie. L’année suivante, ces deux derniers rejoignaient Fripp, Belew, Levin et Bruford pour former un puissant double trio : deux guitares, deux basses, deux batteries, comme un miroir posé au milieu de la scène.
Le quatuor a ensuite interprété la sombre et expérimentale Industry, qui a préparé le terrain pour Larks Tongues in Aspic (Part III), en conclusion de la première partie.
En attendant
Au retour de l’entracte, le bloc suivant a pigé dans les quatre albums au programme. D’abord Waiting Man, tirée de Beat, qui repose sur un dialogue de percussions entre Belew et son batteur. People, troisième emprunt à Thrak, a été un autre grand moment de la soirée, porté par une cohésion remarquable.
The Sheltering Sky, première pièce de Discipline de la soirée, a montré le bout de son nez, et bien davantage. Elle a mis en avant la virtuosité de Steve Vai et sa rare capacité à garder un solo pertinent d’un bout à l’autre. Ce n’est pas pour rien que certains l’ont rebaptisée The Sheltering Vai. La formation s’est ensuite attaquée à Dig Me, une pièce qui a assombri l’atmosphère avant que Sleepless ne ramène la basse de Levin au premier plan.
Discipline
Le dernier bloc a été consacré à l’album Discipline. D’abord Matte Kudasai, qui compte avec Walking on Air, parmi les plus belles ballades de Belew. Elle a fait un lit douillet entre le groove de sleepless et les riffs énergiques et virtuoses de Frame by Frame, qui ont mis la salle sur le qui-vive. Il n’en fallait pas plus pour qu’Elephant Talk, autre titre phare, mette le feu avec sa logorrhée, son inventaire presque complet des façons de parler pour dire ou pour ne rien dire, et le barrissement éléphantesque que Belew tire de sa guitare. Bozzio n’a rien fait pour éteindre l’incendie.
Il a conclu le programme régulier avec Indiscipline, l’occasion de montrer ce dont il est capable, comme Bruford, Mastelotto et Carey avant lui. Il y a apposé sa signature, impossible à confondre avec celle d’un autre. Rien d’étonnant pour celui pour qui Zappa a écrit The Black Page, une partition dont la transcription a d’ailleurs valu au jeune Steve Vai son entrée chez le maître.
Le rappel : Zappa entre en scène
Avec l’arrivée de Bozzio sur cette tournée, ce sont trois des quatre musiciens de Beat qui ont joué pour Frank Zappa. Lévin est le seul à n’avoir jamais travaillé pour le célèbre moustachu. Tout concourait à ce que Zappa s’invite à une soirée Crimson. Le quatuor a donc offert en rappel City of Tiny Lites, tirée de Sheik Yerbouti (1979), où Belew au chant et Bozzio à la batterie tenaient déjà les mêmes rôles. Thela Hun Ginjeet, anagramme de « Heat in the Jungle », a ensuite clôturé la soirée sur son rythme énergique.
En ouverture, dans Dinosaur, Belew chantait « Somebody is digging my bones ». Toute la soirée, ce sont les musiciens eux-mêmes qui ont tenu la pelle, déplaçant des vertèbres et greffant même quelques vestiges zappaïens sur le squelette. Ce que Beat expose, c’est la manière dont une musique se transmet et se renouvelle : de Fripp à Vai, de Bruford à Carey puis à Bozzio, d’un grand frère à un plus jeune.
Photos en vrac
- Artiste(s)
- BEAT
- Ville(s)
- Montréal
- Salle(s)
- Théâtre Saint-Denis
- Catégorie(s)
- Classic rock, Hommage, Progressif, Rock,





















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