crédit photo: Julia Marois
Ensemble Constantinople

L’ensemble Constantinople au Grand Théâtre de Québec | Au-delà de la performance, un acte de mémoire et de transmission

Lundi 25 mai, alors qu’une partie du cœur du Québec vivait encore au rythme des demi-finales de la Coupe Stanley, le Canadien s’apprêtant à disputer une troisième rencontre contre les Hurricanes de la Caroline, les rues désertes laissaient présager que la plupart d’entre nous étions devant nos téléviseurs (où j’aurais probablement été aussi dans d’autres circonstances). Pourtant, une salle comble accueillait l’ensemble Constantinople pour ce qui allait s’avérer, pour moi, une première rencontre attendue.

Selon son co-fondateur Kiya Tabassian qui s’est plusieurs fois adressé à la foule pendant la prestation, l’ensemble été présent lors des dix dernières années au Grand Théâtre. Cette fidélité, ce soir-là, trouvait assurément son écho dans le public.

Fondé en 2001 à Montréal par les frères irano-québécois Kiya et Ziya Tabassian, Constantinople emprunte son nom à l’ancienne cité carrefour entre Orient et Occident. L’ensemble se définit avant tout comme un espace de rencontres et de métissages.

Vingt-cinq ans plus tard, l’ensemble a plus de 60 créations, 25 disques et a visité de très nombreuses villes et pays. Kiya Tabassian, né à Téhéran en 1976, habite au Québec depuis 1990.

Virtuose du setâr, instrument à cordes perse à la résonance intime et profonde, le directeur artistique offre à la musique ce que lui-même revendique : une traversée des cultures. Cette démarche s’inscrit dans une lignée plus ancienne, celle des musiciens qui, dans les années 1960, se sont tournés vers des traditions non occidentales avec la conviction que la musique pouvait être autre chose qu’un produit : quelque chose de spirituel, de philosophique, parfois de politique.

En ouvrant le spectacle, Tabassian a pris le temps de présenter ses musiciens et d’insister sur ce qui anime cet ensemble : valoriser les répertoires d’antan et saluer la contribution des musiciens d’aujourd’hui qui les bonifient, leur permettent de dialoguer avec l’esprit du temps. Ce message, il l’a répété sous diverses formes tout au long de la soirée, chaque fois avec la même conviction tranquille.

 

Une traversée dans les Andes coloniales

Pour un large public, la musique des Andes se résume à une poignée de mélodies popularisées en Occident, dont la plus connue reste peut-être El Condor Pasa dans l’interprétation de Paul Simon. Le concert puisait toutefois dans le Codex Martinez Compañón, un manuscrit rédigé entre 1782 et 1785. Ce document fascinant capte une musique au carrefour des cultures, là où les traditions indiennes, afro-péruviennes et l’Europe coloniale ont fini par se parler, bon gré mal gré. L’ensemble Constantinople ne cherche pas à ressusciter ces partitions, mais à leur redonner un souffle pour les faire dialoguer avec les traditions orales qui ont survécu en dehors de l’écriture et, qui plus est, avec des musiciens d’aujourd’hui qui savent exactement ce qu’ils tiennent entre leurs mains.

Des musiciens constamment mis en dialogue

Kiya Tabassian au setâr et Federico Tarazona au charango ont la plupart du temps donné la mesure, offrant un jeu sobre et d’une grande précision. Tarazona, également luthier, est l’un des plus grands virtuoses du charango au monde et réside désormais dans la ville de Québec. Instrument souvent réduit à un rôle folklorique ou décoratif dans l’imaginaire occidental, le charango révélait ce soir-là, entre ses mains, une respiration et une profondeur insoupçonnées. Modeste en apparence, l’instrumentiste a tiré de son charango des voix multiples, livrant une démonstration discrète mais constante d’un savoir-faire étonnant qu’il partageait pour la première fois avec l’ensemble Constantinople.

C’était aussi une première pour trois autres musiciens. Sigi Velásquez à la quena a montré une égale virtuosité sur son instrument, une flûte andine d’une simplicité trompeuse, capable dans ses mains d’une palette de subtilités qui se décuplaient. Consuelo Jeri au chant a donné magnifiquement vie à ce répertoire des XVIIe et XVIIIe siècles avec une présence vocale actualisée et habitée. Et Jonathan Alvarado a été sans conteste la révélation de la soirée : guitariste baroque accompli doublé d’un chanteur d’une maîtrise époustouflante, sa voix et son jeu portaient quelque chose de la matière même de ces répertoires anciens, comme s’il en avait hérité naturellement.

La grande lumière de la soirée a aussi été portée par des collaborateurs réguliers ou occasionnels de l’ensemble. Parmi ceux-ci, Tanya Laperrière au violon baroque, dont les envolées ont ponctué le concert de moments de beauté saisissants, avec une aisance qui faisait paraître simple ce qui est vertigineux. Patrick Graham aux percussions a assuré, avec une intelligence rythmique remarquable, la cohésion entre ces instants que les musiciens construisaient ensemble à l’intérieur d’un grand narratif. Il en a été de même d’Étienne Lafrance à la contrebasse, présent dans toutes les conversations musicales avec un sens de l’écoute et une solidité qui répondaient à chaque échange.

La musique comme appartenance

En fin de concert, avant le rappel, Kiya Tabassian a tenu à dire quelque chose que peu de musiciens prennent le temps de formuler aussi clairement : que cette musique qu’il avait jouée tout au long de la soirée, le public en faisait partie. Pas comme un simple récepteur, mais comme un constituant. La trame narrative du concert ne s’arrêtait pas au bord de la scène. C’est peut-être là le sens le plus profond de ce que fait Constantinople depuis vingt-cinq ans. Dans un paysage musical où l’efficacité commerciale dicte souvent les formes, un ensemble qui continue de faire de la musique un acte de mémoire, de transmission et d’appartenance est en soi un acte de résistance contre la culture de l’éphémère, contre cette économie de l’attention qui consomme, passe son chemin et oublie.

Constat de cette soirée : beaucoup de plaisir, une appréciation nouvelle et fort favorable du répertoire de la musique des Andes et une bien meilleure soirée de ce côté-ci qu’au Centre Bell où les Canadiens ont été défaits en prolongation dans un match loin d’être mémorable.

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