Les Boréades 2016-2017 | Concert Salons et Jardins : Entrevue avec le directeur artistique Francis Colpron

Le 26 octobre prochain à 19h30, le spectacle Salons et Jardins sera présenté à la salle de concert du Conservatoire de Montréal. Cet événement aura lieu dans le cadre de la saison 2016-2017 des Boréades, ensemble fondé par Francis Colpron, flûtiste qui y assure également le rôle de directeur artistique. À Sors-tu.ca, nous avons eu la chance de discuter avec lui et de partager avec vous ses propos quant à ce spectacle à venir, mais aussi quant à son ensemble, sa vision artistique et son rapport à la musique.

Quelle relation personnelle entretenez-vous, en tant que musicien, avec les suites et les sonates que vous présentez dans ce spectacle ? Y en a-t-il certaines qui vous touchent plus que d’autres, et si oui, pourriez-vous expliquer pourquoi ?

Je vais jouer une pièce solo qui s’appelle une Suite, de Mr Philidor. Elle est composée de mouvements comme dans une sonate, un allegro, un adagio… donc c’est un mélange des goûts. Cette Suite pour moi, c’est toute la déclamation française à son paroxysme. On a un premier mouvement qui est un Prélude, comme une tragédie de Racine mise en musique par Jean-Baptiste Lully. C’est fabuleux, c’est vraiment une musique très rhétorique. Quand on fait ce genre d’œuvre, c’est vraiment l’art du discours, l’art de déclamation qui sont mis en avant. Pour ceux qui font du théâtre, c’est plus prenant, c’est plus facile de comprendre ce qui se passe. En musique aussi, on peut déclamer la musique, et j’ai là une œuvre qui m’a touchée énormément et qui a été une découverte. Je vais donc l’introduire aux gens en la présentant bien avant. Ils vont sûrement pouvoir comprendre quel était l’art lyrique français à travers cela. Souvent, il faut que l’on prétende être des chanteurs. Mais pour chanter de la musique française, il faut que le mot parle, que l’articulation soit précise, que le message et le texte soient vraiment clairs, et à ce moment l’émotion arrive. Là, vous allez voir que l’émotion va éclore d’un coup. Pour nous c’est un fameux défi à relever, et c’est ce qu’on va essayer de faire.

Les Boréades se décrivent comme offrant une représentation fidèle de la musique baroque, tant du point de vue du respect des règles de la pratique ancienne que par l’emploi d’instruments d’époque. Pouvez-vous nous parler un peu plus de quelques-unes de ces règles ?

En musique française, tout l’univers de l’ornementation est très spécifique. Il n’y a que les Français qui ornementaient de cette façon. Un ornement, c’est ajouter des tours de gosier, des mordants, des chevrons… Par la suite, faire des amalgames d’ornementation qui peuvent agrémenter la musique… Les Italiens ne faisaient pas ça, eux : ils improvisaient presque comme dans le jazz en faisant de grandes envolées basées sur de l’harmonie et ça donnait une autre dimension à la musique, différente. Je ne donne pas de jugement de valeur, mais ce que je veux expliquer, c’est que quand on fait de la musique française, il faut s’y connaître, et avoir fait ses devoirs, passer à travers tous les bouquins qui nous parlent de comment on devait jouer cette musique. À travers la pratique ancienne, mon travail, c’est de faire ça. Ce que les musiciens modernes ne font pas réellement, mais ils ne sont jamais confrontés à la musique française spécifique, à part du Berlioz et puis du Debussy. Pour aller vers le XVIIIème siècle, il faut faire des études qui sont rigoureuses.

Quand on dit qu’on est proches de la pratique ancienne, c’est ça, c’est d’arriver avec un discours qui ne nous met pas dans une position d’avoir raison, mais de dire « Nous, on a quand même voulu chercher, essayer de comprendre ce qu’il se passait à l’époque, et c’est le seul avantage que l’on a. Si on vous propose une version, une interprétation, on peut simplement vous dire que l’essai est peut-être plus probant que celui qui s’y lance sans s’y connaître ». De ce côté-là, ça nous donne une certaine crédibilité.

Le disque nous a permis enfin d’être comme un peintre qui présente une toile, un écrivain qui présente un livre, un essai. Quelque chose qui est convenu, fini, peaufiné et qui représente vraiment l’idée du moment, l’idée qu’on a voulu partager.

Est-ce que vous jouez vraiment sur des instruments d’époque?

Ah oui ! Par exemple, Mélisande – qui est notre gambiste – joue sur un original, sur un Barak Norman (viole de gambe fabriquée en 1694). Elle est chanceuse, elle en a un. Nous les flûtistes, on n’a pas ce loisir de jouer sur des originaux, parce qu’ils sont trop fragiles. Alors ce qu’on fait, c’est qu’on fait faire des copies d’originaux, et ces copies, il n’y a que quelques facteurs vraiment spécialisés à travers le monde qui les font. Ça nous coûte cher, mais c’est avec ça que l’on joue. Ce sont des instruments qui sont vraiment proches de ce qui existait à l’époque. Ma flûte traversière est en bois, elle n’a qu’une seule clef et puis elle est de perce conique. Donc tout l’inverse de la flûte traversière moderne.

Quelles difficultés éventuelles avez-vous rencontrées en tant que directeur musical pendant la mise en place et la préparation du spectacle Salons et Jardins?

 Je dirais que c’est global. Quand tu es organisateur/directeur général/directeur artistique, il y a des contraintes : il faut réussir à bâtir une saison à laquelle les gens viennent, avoir des compétences en tout, en marketing, en promotion, en fiscalité, en gestion… Ce n’est pas juste arriver avec sa partition, et ça c’est mon quotidien, je fais ça tous les jours. Je fais des demandes de bourse régulièrement. Si je pars en tournée, par exemple, il faut que je demande les permis de travail. Aussi, je fais des recherches musicologiques qui sont presque hebdomadaires : je suis toujours à l’affût de nouvelles partitions. Spécifiquement pour ce concert-là, je n’ai rien de spécial à raconter sur comment je l’ai préparé. Mais la saison, elle, demande énormément d’organisation : il faut, pour soutenir toutes ces activités, faire des levées de fonds annuelles. C’est un travail à plein temps, Les Boréades… C’est ma vie, c’est ça que je fais !

Et justement, quels ont été les moments de plus grande satisfaction, voire d’accomplissement dans votre mission jusqu’à présent ?

Je dois dire que nous avons une discographie de 24 enregistrements aux Boréades. C’est très précieux pour moi parce que c’est un legs, quelque chose qui reste. Un disque, c’est figé dans le temps, mais c’est aussi l’aboutissement de concerts, de toute une pratique, d’un effort. Par exemple, si on fait des reconstitutions d’opéras, eh bien : « Voici ce que ça a donné » ! Et ça pour moi, c’est important. Quand tu es musicien et que tu travailles sur scène, en général, tu fais ta musique et c’est terminé. La musique est spontanée, elle est sur la scène. Si tu as manqué ton coup, tu as manqué ton coup, tu ne peux pas recommencer…

Le disque nous a permis enfin d’être comme un peintre qui présente une toile, un écrivain qui présente un livre, un essai. Quelque chose qui est convenu, fini, peaufiné et qui représente vraiment l’idée du moment, l’idée qu’on a voulu partager.

Et je suis très fier de ma discographie, je travaille très fort pour la continuer. Ce qui n’est pas évident car l’univers du disque passe en ce moment à travers de grands remous et la nouvelle technologie fait en sorte que tous les vieux supports ne sont plus bons, mais on va toujours enregistrer de la musique… et c’est de garder cette opportunité-là qui m’importe.


* Le concert Salons et Jardins lancera la 21e saison des Boréades le mercredi 26 octobre 2016 à 19h30 à la salle de concert du Conservatoire de musique de Montréal. Détails par ici.

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