Florence + The Machine au Centre Bell | La grande messe païenne
Hier soir, Florence + The Machine a livré aux Montréalais un concert, ou plutôt une cérémonie, où traumatismes et souffrances sont exorcisés dans une forme de libération collective. Habitant pleinement sa nouvelle ère créative plus sombre, Florence Welch a transcendé la scène par ses incantations et son romantisme, explorant avec ferveur le concept de sorcellerie dans une mise en scène new age assumée.
* Le management de Florence + The Machine a refusé l’accès aux photographes de presse. Par conséquent, les photos contenues dans cet article ont été fournies par le management et proviennent malheureusement d’un autre spectacle de la tournée.
En tournée depuis le début du mois de février pour promouvoir Everybody Scream, sorti le 31 octobre dernier, la formation britannique défend un album sur lequel elle troque ses habituelles sonorités baroques et orchestrales pour un registre plus sombre et rock. Ce mélange de mysticisme païen et d’abrasivité est notamment façonné par Mark Bowen, guitariste et producteur d’IDLES, qui signe la coproduction d’une grande partie des titres.
Everybody Scream, décrit par la critique comme abrasif et cathartique, est né du profond traumatisme qui a suivi la tragédie personnelle de Florence Welch et de son combat pour se relever après une fausse couche et une grossesse extra-utérine qui a nécessité une intervention chirurgicale d’urgence. Il explore la force féminine et la détermination humaine.
Si les pièces du dernier album ont dominé la soirée, le public des premiers instants n’a pas été totalement délaissé. La sélection parcourait chacun des albums parus depuis Lungs en 2009, jalon inaugural d’un riche parcours, dans une savante alternance entre ambiance anxiogène et libération cathartique, une potion musicale dont seul le groupe possède le secret.
Les performances de Florence + The Machine sont taillées pour les grands espaces et les arénas ; Florence Welch sait occuper tout l’espace avec sa puissante voix et une présence scénique athlétique. Hier marquait d’ailleurs son quatrième passage au Centre Bell depuis 2016, sans compter trois présences remarquées à Osheaga depuis 2012. Sur scène, la meneuse n’a pas manqué de saluer l’accueil chaleureux que le public montréalais réserve au groupe depuis sa première visite, bien plus intime, au Cabaret du Musée Juste pour rire en 2009.
Le sacre de la scène
17 ans après son premier passage, que reste-t-il de cette fougue initiale? Le temps a-t-il eu raison de cette force brute que le groupe incarne sur scène?
Absolument pas.
Florence Welch a démontré dès l’ouverture du spectacle qu’elle n’avait rien perdu de cette faculté à venir puiser dans nos émotions les plus primaires. Courant sur la pointe des pieds et donnant l’impression de se déplacer en flottant jusqu’au bout d’une passerelle d’une vingtaine de mètres avancée dans le parterre, elle a patiemment attendu plusieurs secondes, le temps que la clameur du public s’intensifie, avant que le groupe ne lance la très percutante et énergique Everybody Scream.
Le magnétisme qu’elle a toujours incarné sur scène n’a pas du tout pâli ; il s’est même accentué avec les années. Enchaînant sur la pièce Witch Dance, Welch a réaffirmé son aura de sorcière païenne moderne. Maîtrisant le public à souhait, elle a su lui faire reproduire les cris d’effroi du morceau, transformant le Centre Bell en un immense rituel collectif.
Folklore d’horreur et démons
La mise en scène arborait une esthétique de folklore d’horreur, appuyant parfaitement cette idée de sorcellerie. Les projections sur l’écran central et les trois surfaces disposées en U au plafond diffusaient des images captées en direct, mais souvent manipulées par des effets aux rendus ésotériques ou des teintes rubis. Welch semblait parfois s’embraser, alors que des plans serrés scrutaient les visages de la Witch Chorus, qui se déplaçait comme une horde de démons en affichant des traits déformés par l’effroi.
La chorégraphie de la Witch Chorus laissait cependant dubitatif. Si les mouvements et l’engagement émotionnel des interprètes étaient irréprochables, le groupe de choristes évoluait trop souvent en retrait de Welch, qui a passé une grande partie de la soirée sur la passerelle plutôt que sur la scène principale. Ce déploiement créait une rupture visuelle : le spectateur devait constamment choisir entre deux pôles scénographiques distants d’une vingtaine de mètres, une séparation trop marquée pour permettre d’apprécier l’ensemble du tableau sans devoir détourner la tête.
Cet élément scénique était-il vraiment nécessaire? Par son charisme, son magnétisme et ses amples déplacements, Welch possède cette faculté d’occuper tout l’espace à elle seule, ce qui laisse finalement bien peu de place à la pertinence du Witch Chorus.
Autre bémol de scénographie : comme l’artiste circulait plus souvent qu’autrement sur la passerelle s’avançant loin dans la salle (au plus grand plaisir du parterre), une grande partie du public se retrouvait à suivre le spectacle de côté. Cette perspective empêchait d’apprécier la pleine esthétique des tableaux formés avec la Witch Chorus ; ces compositions visuelles, si marquantes sur les photos qui circulent, ne pouvaient en réalité être saisies qu’en étant placés directement de face.
Des cicatrices à la lumière
Welch n’a pas seulement investi l’espace physique, elle a également saturé l’espace sonore. Ce qui a frappé hier, c’est l’impeccable qualité d’interprétation de la chanteuse, particulièrement sur des titres comme Seven Devils, Which Witch, Perfume and Milk et Never Let Me Go. Sa puissante voix de poitrine, d’une amplitude intacte, lui permet de déployer des envolées harmoniques habitées par un sentiment d’urgence et de débordement.
Never Let Me Go a d’ailleurs été l’un des moments forts de la soirée, une véritable offrande à son public. Pratiquement rayée de ses tournées car écrite à une époque où elle était souvent déprimée, la pièce revenait pour elle à rouvrir des blessures qu’elle préférait laisser fermées. Nous confiant qu’elle avait réalisé que cette dernière était devenue une source de réconfort pour des milliers de personnes, comme en témoignent entre autres les nombreux tatouages arborés par les fans en l’honneur de ce morceau, elle se l’est tranquillement réappropriée au fil du temps. Elle l’a d’ailleurs offerte hier pour la toute première fois de cette tournée, a-t-elle précisé.
Au-delà des moments de haute intensité portés par ses titres les plus cathartiques, un autre point de bascule du spectacle est survenu durant Cosmic Love qui a offert une parenthèse d’une rare finesse. Porté par un magnifique introduction à la harpe et escortant la voix de Welch durant tout le morceau, une batterie appuyant délicatement les refrains, le morceau s’est conclu dans une envolée enivrante, créant un moment de « briquets-téléphones » particulièrement touchant.
Enfin, pendant Dog Days Are Over en rappel, l’une des favorites du public, Welch a invité la foule à ranger les téléphones pour vivre pleinement l’instant présent. Elle a même interpellé durant plusieurs secondes une personne qui tentait d’échapper à la consigne, avant que le Centre Bell tout entier ne se mette à sauter énergiquement dans une communion totale.
Pour renforcer cette idée de libération et d’espoir, Florence + The Machine a terminé sur And Love, un morceau beaucoup plus doux où Welch s’est arrêtée sur un passage pour le répéter des dizaines de fois, telle une prière qu’on veut exaucer : « Peace is coming, Peace is coming, Peace is coming ».
Nul doute que ce message d’espoir vibrera probablement quelques jours encore dans le cœur de ceux et celles qui ont participé à cette messe païenne.
Grille de chanson
- Everybody Scream
- Witch Dance
- Shake It Out
- Seven Devils
- Big God
- Daffodil
- Which Witch
- Cosmic Love
- Spectrum
- Never Let Me Go
- Perfume and Milk
- Buckle
- King
- The Old Religion
- Howl
- Heaven Is Here
- Sympathy Magic
Encore:
- One of the Greats
- Dog Days Are Over
- Free
- And Love
- Artiste(s)
- Florence + The Machine, Rachel Chinouriri
- Ville(s)
- Montréal
- Salle(s)
- Centre Bell
- Catégorie(s)
- Indie Rock,




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