L’Usine de théâtre potentiel au Théâtre Outremont | Songer à réinventer… ce qu’on invente

Jeudi dernier au Théâtre Outremont, l’auteur, comédien et improvisateur, Mathieu Lepage, disait au revoir à son projet audacieux, voire vertigineux, créé en 2018 à Paris : The Machine. Un concept qui deviendra à son retour à Montréal « L’Usine de théâtre potentiel » en collaboration avec son collègue de la Ligue Nationale d’Improvisation (LNI), François-Étienne Paré.

Et si on mêlait la machine à tout ça?

Imaginée, alors qu’il venait à peine d’obtenir la toute première bourse du Conseil des Arts et des Lettres du Québec (CALQ) en théâtre improvisé, l’objectif principal de l’auteur se voulait d’explorer de nouvelles façons d’aborder l’improvisation ; une quête partagée par de nombreux créateurs à l’époque. Le concept pensé par Mathieu : « Un spectacle ou une machine contrôle absolument tous les paramètres de l’improvisation. L’improvisateur ne décide plus de rien : il subit les commandes de la machine et doit s’adapter à ses contraintes, à sa musique, à ses éclairages, (…) jusqu’au temps de parole des improvisateurs ».

Les défis de la pandémie (2020-2021) ayant crée une ombre terrible à la majorité des arts vivants, en particulier pour ce type de projet, quelques représentations ont eu lieu, donnant toutefois l’impression à l’auteur que « l’usine passe un peu dans le beurre ».

Mais voilà qu’en 2023, le théâtre Espace Libre accorde trois semaines de sa programmation à L’Usine. Et puis, ça démarre pour vrai, enfin ! Le public s’intéresse, revient même, puisque les propositions et les performances sont constamment des surprises. Suivront plus de 50 représentations partout au Québec, depuis 2024. Toutefois, les enjeux techniques et les coûts rattachés à l’aventure, ont contraint l’équipe à oublier le rêve d’exporter L’Usine en Europe. Nous avons donc eu le privilège d’assister à la toute dernière… bien qu’on ne sait jamais !

Un peu de confusion, puis le plaisir

Une expérience semblable, côtoyant l’expérimental, exige généralement une période d’adaptation pour les non-initiés. C’était notre cas, même si nous étions très familiers avec les concepts de l’improvisation « classique ».

Tout d’abord, avant de monter sur scène, la production invitait le public à voter, à l’aide de leurs téléphones, pour déterminer les paramètres des prochaines 90 minutes qui suivront. Puis Salomé Corbo, Émilie Lajoie, Joelle Paré-Beaulieu, Simon Rousseau et Mathieu Lepage – François-Étienne Paré assure la mise en scène – se sont présentés silencieusement sur scène, pour observer le bilan des choix du public.

Il nous semble important ici d’énumérer chacun des résultats, pour démontrer clairement les cadres très précis imposés aux 5 improvisateurs-trices.

Piste dramatique : Théâtre de l’image / Image (projetées derrière) : Bande dessinée / But : Archéologie du non-dit – Rendre visible ce qu’elle ne montre pas / Structure du récit : La première image est la fin du récit, les autres le reconstituent / Musique : Orchestral – Piquante / Espace lumière : Onirique.

Gardons donc à l’esprit que l’association de tous ces concepts est si variable, que l’originalité et l’exploration artistique occupent le premier rang. Bref, jeudi soir, nous avons assisté aux péripéties d’un jury bénévole au Festival de St-Tite, qui devait s’entendre à propos du résultat d’une course de chevaux, impliquant le crime organisé. Ça leur tentait moyen, disons…

Des funambules de calibre mondial

Se limiter à dire que cet exercice nécessite à ces professionnels un maximum de concentration, de cran et de vulnérabilité, relèverait d’un euphémisme quasiment gênant. Conjuguant parfois le dramatique et l’humour (Salomé Corbo et Joëlle Paré-Beaulieu étant toujours très douées pour ça), le public était fréquemment pris par surprise et les éclats de rire, forts et nombreux, malgré plusieurs sièges inoccupés. Nous avons assisté à des revirements inattendus (la beauté de l’impro!) et leur grande habilité à demeurer dans le thème imposé, pendant une si longue période, sans tomber dans le piège de la monotonie, était particulièrement remarquable. Rousseau sur scène, souvent calme et modéré, a encore une fois démontré sa grande expérience, en s’assurant qu’il ne se crée pas de « cassure » dans l’histoire.

Émilie Lajoie, très sollicitée « par la machine » lors de cette dernière représentation, s’est souvent permises des émotions et des réflexions plus profondes ; parfois un peu lourdes malheureusement.

Mais on serait très curieux de la voir performer dans un autre contexte. De son côté, Mathieu Lepage, avec son casting caméléon, s’est retrouvé par moments, et bien malgré lui, à jouer Gonzo, l’idiot du village. Son jeu physique était surprenant et divertissant, surtout lorsqu’il s’est chargé d’éliminer des bêtes nuisibles.

L’interprétation du succès du groupe Aerosmith, I Don’t Want to Miss a Thing, tiré du film Armageddon (1998), par Joëlle Paré-Beaulieu, restera, et de loin, LE moment fort de ce spectacle, non pas par sa qualité – c’était volontaire, on vous rassure! – mais par son explosion dévouée, d’un ridicule titanesque.

En quittant le Théâtre Outremont, après cette expérience géniale, les mots de Joe Dassin résonnait : « Ton adieu, je n’y crois pas du tout. C’est un au revoir, presqu’un rendez-vous ». On espère vous revoir, la gang de L’Usine !

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