Festival international de Jazz de Montréal 2026 – Jour 10 | Le refuge symphonique de Hania Rani
Le parcours artistique d’Hania Rani démontre une volonté d’explorer et de brouiller les frontières entre les genres, faisant d’elle une artiste difficile à catégoriser. Elle le dira d’ailleurs en fin de concert :
We are at the jazz festival. My music has nothing to do with jazz, but some musicians need a space to belong, and this is it for us.
Avec Esja, son premier album solo paru en 2019, elle a séduit la critique avec ses compositions pour piano néoclassiques, minimalistes, mais évocatrices. Avec Home en 2020, Rani a enrichi son langage d’électronique, de textures ambiantes, ajoutant la voix à ses propositions musicales. Puis sur Ghosts, son album le plus populaire paru en 2023, elle a poussé encore plus loin l’intégration de la voix, de l’électronique et de l’expérimentation.
Sur son dernier projet, Non Fiction, cette quête d’exploration prend une nouvelle direction alors qu’elle ouvre son univers intimiste aux dimensions symphoniques. Cette œuvre en quatre mouvements lui aura demandé près de cinq ans de travail, avant d’être enregistrée aux studios Abbey Road avec le Manchester Collective. C’est ce projet qu’elle est venue présenter à la Maison symphonique dans le cadre du Festival international de jazz de Montréal.
Puisqu’elle est née à Gdańsk, berceau du mouvement Solidarność qui contribua à ébranler le régime communiste polonais dans les années 1980, on peut facilement imaginer que les notions de résistance et de solidarité aient pu façonner la vision qu’elle porte sur le monde.
C’est dans cet esprit que la compositrice a puisé l’inspiration de Non Fiction dans la troublante histoire de Josima Feldschuh, une jeune pianiste et compositrice considérée comme un enfant prodige, qui a tout juste eu le temps de démontrer son talent dans le ghetto de Varsovie avant de mourir à l’âge de 13 ans.
Émue par l’histoire de Feldschuh, qu’elle a choisi d’examiner à travers le prisme de l’invasion de l’Ukraine et du génocide à Gaza, Hania Rani a créé son premier concerto pour piano. Peu bavarde durant la soirée, elle nous dira en quittant la scène : « And, free Palestine, of course! »
Le grand saut symphonique sous le signe de la résistance
C’est sous les applaudissements chaleureux d’une salle conquise d’avance que la pianiste a fait une entrée sobre sur scène.
Seule au piano, Hania Rani a d’abord offert un premier segment d’une demi-heure, qu’elle qualifiera plus tard dans la soirée de « work in progress» . Débutant dans un dépouillement aérien et minimaliste, son jeu a ensuite pris de la vitesse et de la densité, voyageant parfois entre des notes éparses très graves, des envolées aiguës évoquant des vols de papillons et des élans plus vigoureux, rappelant la trame sonore d’un film imaginaire.
Après cet intermède, c’est accompagnée d’une trentaine de musiciens du Manchester Collective, du saxophoniste Jack Wyllie et de la percussionniste Valentina Magaletti qu’elle a présenté la pièce-maîtresse, la première œuvre symphonique de son répertoire.
Le premier mouvement s’est ouvert sur la section Sonore, où des nappes de violons feutrées accompagnaient le piano discret de Rani. Le rythme s’est ensuite accéléré sur Animato : Rani a changé de piano, les flûtes ont apporté de l’élan et l’artiste nous a entraînés dans une ambiance féerique où Magaletti frottait son archet contre le bord des lames de son vibraphone pour créer des notes tenues. Puis le rythme s’est décéléré sur Meno Mosso, nous amenant dans un voyage cosmique qui s’est terminé dans la dissonance et une rythmique impressionnante, poussée par un jeu de contrebasse vigoureusement pincée.
Le deuxième mouvement s’est ouvert avec Tenebroso, une section sombre et triste introduite par un jeu de timbales aussi beau qu’anxiogène. Cette coexistence constante de l’harmonie et du désordre était aussi présente dans le jeu de Rani, offrant une version imagée des conflits qui l’ont inspirée. Puis, sur Presto, la cadence s’est accélérée; la section de flûtes est venue injecter un peu d’oxygène avant que tous les instruments, y compris la harpe, le piano et le vibraphone, n’ajoutent une touche de lumière. Sur Cantabile, une des sections que j’ai le plus appréciées, la tension s’est libérée à travers des arrangements fluides et sirupeux, portés par une section de cordes très présente et un piano empreint de fragilité, comme pour rendre un hommage vibrant aux voix réduites au silence.
Après cette intensité vient Misterioso, un court mouvement où le jeu du saxophoniste Jack Wyllie s’est fait plus marquant que durant les précédents mouvements. Son instrument imitait le cri des sirènes, évoquant parfois ces appels nautiques qui annoncent le retour tant attendu des bateaux, et parfois des sirènes d’urgence hurlant dans la nuit.
Sur la finale Semplice, sous la direction de Hugh Brunt, l’orchestre a été guidé vers une conclusion d’une grande charge émotive, mais lumineuse. Rejointe sur scène par un deuxième pianiste, Rani a livré un jeu simple, mais obstinément présent et léger, à l’image d’une main bienveillante qui nous soutient dans les moments d’angoisse. Si de subtils soupçons de dissonance se sont immiscés pour nous rappeler que la souffrance n’est jamais bien loin et qu’il faut rester vigilant, les violons se sont élevés comme pour nous délivrer des souffrances de ce monde. C’est dans ce fragile équilibre que la musique réaffirme son rôle, s’élevant comme le plus beau des refuges pour préserver notre humanité.
- Artiste(s)
- Hania Rani
- Ville(s)
- Montréal
- Salle(s)
- Maison Symphonique de Montréal
- Catégorie(s)
- Classique,
Vos commentaires