Le Lac à la salle Wilfrid-Pelletier | Une relecture contemporaine du ballet classique
Présenté à la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts jusqu’au 7 juin 2026, Le Lac des Grands Ballets propose une relecture néo-classique du célèbre Lac des cygnes. Chorégraphié par Ivan Cavallari sur la musique de Piotr Ilitch Tchaïkovski, le spectacle réunit 75 interprètes dans une production d’une durée de près de deux heures, incluant un entracte. Soutenue par les costumes de Maria Porro, les décors d’Edoardo Sanchi et les éclairages de Marc Parent, cette adaptation transpose le récit classique dans un univers contemporain inspiré du monde de la publicité et de l’image.
Dès les premiers tableaux, le spectacle installe un contraste net entre héritage classique et modernité. Les scènes initiales rappellent le vocabulaire du ballet traditionnel avant que le décor ne bascule vers l’agitation d’un plateau de tournage. L’intrigue s’organise alors autour de deux parfums fictifs, Vertige Noir et Cygne Blanc, incarnés respectivement par Odile et Odette. Ce glissement vers l’univers publicitaire donne rapidement le ton et reconfigure les rapports entre les personnages.
Très vite, la mise en scène repose sur une logique de fabrication de l’image. Les écrans numériques et l’esthétique des campagnes publicitaires créent un univers volontairement artificiel. La diffusion de la publicité de Vertige Noir, portée par une présence plus sombre et menaçante du cygne noir, contraste avec celle de Cygne Blanc, associée à une figure plus vulnérable. Cette opposition entre Odile et Odette structure efficacement la narration et rend lisibles les tensions qui se développent entre les deux personnages.
Le premier acte se distingue également par une scène de casting organisée dans une école de danse. Entre les portraits des grands chorégraphes classiques et la présence d’élèves de différents âges, morphologies et origines, le spectacle introduit discrètement une réflexion sur les normes du milieu artistique. Parmi quatre candidates retenues, une seule sera choisie pour devenir le nouveau visage du parfum. Derrière cette compétition se dessine progressivement une logique où le corps devient une matière à façonner.
Le deuxième acte approfondit cette idée et se rapproche, par moments, de l’atmosphère plus tragique du ballet original. La transformation d’Odette prend alors une dimension plus inquiétante : revêtue d’un corset électrique et d’une unique aile, elle semble enfermée dans une image fabriquée par les autres. Les jeux d’éclairage, projetant son ombre sur le décor du lac, renforcent cette impression de perte de soi. Derrière le rêve glamour vendu par la publicité, la chorégraphie révèle surtout un système imposant des rôles à performer et des standards de beauté. Cette critique sociale s’inscrit dans une esthétique très théâtrale, où les figures des publicitaires, qui prennent progressivement les traits de Rothbart, le sorcier maléfique du récit, accentuent le caractère oppressant de cet univers.
À mesure que le spectacle progresse, les références au ballet classique s’effacent peu à peu au profit d’une gestuelle plus contemporaine. Les corps se dévoilent davantage, les costumes deviennent plus minimalistes et certaines scènes explorent des formes plus expérimentales.
Malgré cette modernisation, Le Lac conserve plusieurs passages emblématiques attendus par les amateur·rice·s du ballet classique. Les danses des cygnes, le pas de quatre ainsi que les grands ensembles rappellent l’héritage de Tchaïkovski.
Le travail des décors et des costumes contribue également à cette tension entre tradition et contemporanéité. Le lac classique côtoie un univers glamour structuré par de grands drapés bleu qui encadrent le plateau et rappellent les coulisses d’un studio. Les costumes alternent entre tutus revisités et silhouettes plus actuelles. Plumes, écailles, jeux de textures et accessoires capillaires prolongent l’idée de métamorphose animale sans chercher une représentation trop littérale du cygne.
Au final, Le Lac parvient à rendre cette réinterprétation accessible tout en préservant la richesse de l’œuvre originale. Le spectacle permet de suivre aisément les relations entre les personnages ainsi que les thèmes explorés, indépendamment d’une connaissance préalable du Lac des cygnes. À travers les références contemporaines, l’univers numérique et les codes du monde publicitaire, Ivan Cavallari propose une lecture actuelle d’un ballet créé il y a plus de 150 ans. Une manière de faire dialoguer le patrimoine du ballet classique avec les obsessions contemporaines liées à la performance, à l’image et au regard des autres.
Photos en vrac
- Artiste(s)
- Le Lac des cygnes
- Ville(s)
- Montréal
- Salle(s)
- Salle Wilfrid-Pelletier
- Catégorie(s)
- Ballet, Classique, Danse,
Événements à venir
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