Jo Cormier

Jo Cormier à la salle Albert-Rousseau | De la machine à l’humain

Il y a des soirs où une salle entière semble branchée sur la même prise électrique. Ce mardi, à la salle Albert-Rousseau, c’était le cas. Alors même que les lumières finissaient de s’ajuster, Jo Cormier lançait au micro un tonitruant « Come on down, mes petites peanuts de Québec!», déclenchant instantanément rires et cris d’amour venus de la foule. Celui qu’on a découvert avec Animal, premier one-man-show salué pour son originalité, présentait cette fois Machine, deuxième spectacle en carrière et nouvelle plongée dans ce qui l’obsède : l’humain, ses contradictions, ses élans et ses travers. Dans une époque où tout doit aller vite,  où l’on doit performer et être le plus beau possible, Jo Cormier choisit plutôt de rire des contrastes. Et le salle, manifestement, n’attendait que cela.

Une machine profondément humaine

Le décor est simple, mais efficace. Au fond de la scène, une immense structure argentée, froissée, évoquant à la fois une feuille d’aluminium géante, un vestige futuriste ou un métal froissé. Quelque chose entre la froideur mécanique et le bricolage humain. Sur le chandail noir de l’humoriste, le même argenté réapparait en forme de V gris ouvert au col. Impossible de ne pas y voir le symbole de victoire. Celle d’un artiste qui arrive avec une proposition assumée et une signature de plus en plus claire.

Jo Cormier n’entre pas en scène comme certains humoristes arrivent avec des certitudes. Il débarque avec son énergie nerveuse, son corps habité, ses phrases qui bifurquent, ses cafouillages occasionnels et ce sentiment constant qu’il pense plus vite que sa bouche ne peut suivre. Et c’est précisément là que réside une grande part de son charme. Rien n’est trop lisse. Rien n’est aseptisé. On assiste à un spectacle vivant, incarné, porté par quelqu’un qui ne cherche pas à être parfait.

Rire de l’époque sans devenir moralisateur

Le fil conducteur de Machine repose sur une question simple : que devient l’humain dans un monde obsédé par la performance? Robots, cellulaires, intelligence artificielle, optimisation personnelle, montre intelligente, téléphone intelligent… tout devient intelligent, sauf parfois nos rapports les uns aux autres.

Jo Cormier attaque ces thèmes adroitement, sans lourdeur. Il ne donne jamais l’impression de faire la leçon. Il préfère la dérape à la conférence. Il transforme nos dépendances numériques en absurdités comiques. Il rappelle qu’on n’a jamais eu autant de moyens de communications, mais que, parallèlement, on n’a jamais été autant sauvages, isolés, et socialement inadaptés.

Ce regard lucide sur notre époque rejoint par moments un humour d’observation bien de chez-nous, quelque part entre la nervosité brillante d’un Martin Matte et l’absurde maîtrisé d’un Louis-José Houde moins poli. Mais Jo Cormier demeure résolument lui-même : imprévisible, éclaté, un peu chaotique, très intelligent.

Un spectacle qui se construit

L’une des forces de Machine réside dans sa structure. Sous ses airs de liberté totale, le spectacle est soigneusement tissé. Certaines blagues reviennent plus tard, reprises autrement, bonifiées par un rappel précédent. On ne passe pas à côté de notre « Keven » national, évidemment. Ce running gag devient presque un personnage fantôme au Québec.

À un moment, l’humoriste nous ramène plus tôt dans son numéro pour raconter une blague qu’il dit avoir oubliée. Véritable oubli ou faux accident calculé? Peu importe. Le procédé fonctionne, justement parce qu’avec Jo Cormier, on ne sait jamais complètement où finit l’improvisation et où commence la mécanique.

Il survole aussi les différences gars-fille, la chirurgie esthétique, le dépassement de soi, le Costco, sa campagne natale, le rituel des shooters, les objets qui nous envahissent. Dit comme ça, ça semble éclaté. Mais sur scène, tout se tient. Même les moments empreints d’une teinte de nostalgie.

Vulgaire parfois, jamais gratuitement

Certaines blagues sont plus crunchy. Une en particulier avec sa grand-mère flirte avec la ligne rouge. Même lui semble avoir de la difficulté à l’avaler une fois lancée. Pourtant, derrière l’irrévérence, on sent l’affection. Ce n’est jamais méchant pour faire rire. C’est l’exagération au service de l’humour.

C’est peut-être ce qui distingue Jo Cormier de plusieurs humoristes plus formatés : il accepte le risque. Il accepte que tout ne soit pas parfait. Il accepte l’étrange. Et dans une industrie où tout semble testé en laboratoire, cette liberté a quelque chose de précieux.

Le public, lui, suit sans hésiter. Les rires éclatent à tous moments. Aucun moment mort. Aucun passage où l’attention retombe. La salle est avec lui du début à la fin.

Mibenson Sylvain, première partie à retenir

Avant Jo Cormier, Mibenson Sylvain assurait la première partie et a offert une solide performance. Belle découverte, même excellente surprise.

Dès les premières minutes, se dégage de lui une gratitude contagieuse. On sent un artiste heureux d’être là, heureux de faire ce métier, heureux d’avoir un micro entre les mains et une salle devant lui. Cette joie devient rapidement un moteur comique.

Ses blagues sur le racismes évitent les sentiers battus. Il aborde le sujet avec fraicheur plutôt qu’avec les angles mille fois entendus. Il parle du domaine de la construction, des bottes de construction, du quotidien, avec un sens du rythme très efficace. Un rire n’attend pas l’autre.

Il possède surtout cette qualité qu’on ne fabrique pas : l’aisance instantanée. Dès les premières minutes, la salle embarque avec lui. Puis très vite, une évidence s’impose : il n’a besoin de rien d’autre que son talent pour être hilarant. Il est vraiment très drôle et on en aurait pris plus de lui et de son humour. Vivement qu’il lance son propre one-man-show bientôt.

Une soirée qui fait du bien

Avec Machine, Jo Cormier confirme qu’il n’était simplement pas juste bien tombé avec Animal. Il impose davantage sa voix, son univers et sa manière bien à lui de transformer le désordre du monde en éclats de rire. Une soirée vive, brillante et profondément humaine.

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