Trainspotting
Critique Publié le

Trainspotting au Prospero | Badtrip génial !

Beaucoup de sexe, beaucoup de drogues, mais pas de rock & roll. On ressort ébranlés de cette collision frontale, atterrés, bouleversés par l’expérience envahissante d’une exposition à la pièce Trainspotting, de l’auteur écossais Irvine Welsh, telle que présentée actuellement au Théâtre Prospero.


Aucun répit donc pendant toute l’heure et demi que dure le spectacle (le mot paraît inapproprié), aucune issue de secours une fois placés devant ce décor oppressant, sombre et lugubre qui transforme complètement les lieux. Nous ne sommes plus au théâtre, mais quelque part en banlieue d’Édimbourg aux abords d’une voie ferrée en contre-bas de la scène, qui n’est pas sans ramener le bon souvenir de la pièce Le Rail de Gilles Maheu et Carbone 14 dans les années 80.

Difficile de croire que ce texte au langage châtié, d’un joual on ne peut plus cru, soit une traduction de Wajdi Mouawad. D’origine libanaise, le prolifique auteur, metteur en scène et comédien a vécu longtemps au Québec avant d’être nommé récemment directeur artistique du Théâtre national de la Colline à Paris. Mais il fallait vraiment qu’il ait reçu en plein ventre la version originale de Trainspotting pour pouvoir l’adapter à ce point en québécois.

Véritable roman coup-de-poing publié en 1993, Trainspotting a été adapté pour le théâtre dès l’année suivante par Harry Gibson, avant de l’être pour le cinéma par Danny Boyle en 1996, film dur et poignant qui a révélé l’acteur Ewan McGregor.

La production que l’on peut voir au Prospero nous vient de Québec. La pièce, qui a d’abord été créée au Théâtre Premier Acte en 2013, et reprise au Théâtre de La Bordée l’année dernière, a connu un vif succès auprès du public et s’est mérité de nombreux prix, dont celui, très mérité, de meilleure metteure en scène pour Marie-Hélène Gendreau.

Il fallait, en effet, beaucoup de cran et d’inventivité pour s’attaquer à la mise en scène d’un tel texte où l’on pénètre à son corps défendant dans l’univers cauchemardesque de cinq jeunes héroïnomanes écossais, soit gelés comme une balle soit vivant l’horreur de l’insupportable état de manque.

Ils s’appellent Sick Boy, Mark, Begbie, Tommy et Alisson, ils sont sur le BS, ils sont jeunes et anti-sociaux mais non sans conscience sociale (terrorisme en Irlande du Nord), ils sont contestataires en même temps que victimes du système vicié qui les prive d’avenir.

Le ton est donné dès le début de la pièce :

J’ai honte d’être Écossais, on est des criss de ratés dans un pays de ratés. (…) On a été colonisés par des mange-marde. (…) On est gouvernés par des trous du cul pourris du câlisse. Pis tu sais-tu qu’est-ce que ça fait de nous? Ça fait de nous des minables! Les plus minables des minables. (…) J’haïs pas les Anglais. (…) C’est les Écossais que j’haïs. C’est nous que j’haïs.

Les cinq amis du secondaire errent dans une sorte de baraquement qui ressemble à une gare désaffectée. On y trouve, posé directement sur le plancher, un matelas avec des draps souillés (qui deviendront un cercueil), non loin d’une toilette complètement insalubre. Tout le décor est un ingénieux et imposant dispositif scénique de Jean-François Labbé, aux multiples trappes, panneaux amovibles recouverts de suie et grillages rongés par la rouille.

Les jeunes désoeuvrés parlent de sexe plus qu’ils ne le font. « Les femmes, pas moyen de vivre avec, pas moyen de vivre sans », dira l’un d’eux. Quand ce n’est pas pour s’administrer des suppositoires d’opium, ils se piquent à tour de rôle, et jettent leurs seringues sur la voie ferrée, comme pour anesthésier leur vie en totale perdition.

Les comédiens Lucien Ratio, Claude Breton-Potvin, Charles-Étienne Beaulne, Jean-Pierre Cloutier et Martin Boily sont tous excellents dans leurs rôles de junkies difficiles à rendre avec véracité. Car il y a dans ce texte des relents de William Burroughs, de Charles Bukowski, de Bernard-Marie Koltès, ou encore d’Andy Warhol avec des films comme Trash et Flesh que rendait si bien l’acteur Joe Dallesandro, dans le même climat de badtrip génial que ce Trainspotting.

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