crédit photo: Alice Pallot
TUKAN

Entrevue avec TUKAN | À la croisée des chemins

Le groupe électro-jazz bruxellois TUKAN était de passage au Festival de musique émergente au début du mois de septembre. À l’image de la musique proposée par le quatuor, l’éclectisme et les mélanges semblent animer TUKAN dans leurs rencontres, tout comme dans la situation sociopolitique de la capitale de la Belgique qu’ils habitent. Rencontre avec les quatre membres.

D’emblée, un consensus s’établit entre les musiciens de TUKAN par rapport à l’hospitalité similaire entre la Belgique et le Québec.

Venus plus tôt dans la saison dans le cadre du FEQ, le groupe bruxellois, encore à l’aube de sa carrière, a décidé de s’exporter rapidement ailleurs, d’abord en France.

« Comme on vient de Belgique, et que c’est vraiment un tout petit pays, en plus qui est scindé par la francophonie et les Flamands, [on a compris que] ce n’était pas possible de vraiment vivre de sa musique en restant juste là », explique Nathan Van Brande, bassiste de la formation.

Repérés par un programmateur québécois au festival MaMA, en France, les artistes ont eu la chance de se produire à trois reprises à Rouyn-Noranda, en plus d’une performance remarquée au bar L’Esco, à Montréal, le 31 août, et au Minotaure de Gatineau, la veille.

Alors que TUKAN combine des styles comme le post-rock, le jazz, l’électronique ou l’industriel dans ses créations, le processus artistique derrière leur dizaine de titres parus depuis 2021 s’avère complexe, niché, tel un puzzle s’emboîtant parfaitement pour créer ce riche et intrigant amas musical.

«Il y a un procédé qui [consiste à] jammer ensemble, puis c’est d’aller récupérer les idées qui fonctionnent et de voir un peu comment c’est, [ou encore d’établir déjà] des productions, pas forcément à quatre, mais à un ou à deux. Et puis d’amener des boucles ou d’amener des débuts de squelettes, en tout cas avec des progressions harmoniques et rythmées, où tu as une base de composition pour plus tard que chacun puisse le jouer et réinterpréter l’idée de la production primaire », énonce Samuel Marie, aux claviers de TUKAN.

Un reflet éclectique semble être apprécié par les membres dans la formule inusitée du FME, les festivals en Belgique les plus reconnus à travers le pays (Les Ardentes, Dour, Rock Werchter) optant généralement vers des dispositions scéniques classiques.

« C’est trop bien, on kiffe vraiment [le FME]. Le plus il y a de mélanges d’éléments, le plus ça amène le fait que le public aussi, est complètement différent. […] Sinon ce sont vraiment plus des castes, des groupes de gens qui vont voir les mêmes choses. Il y a moins de clash, observe Alexandre Gauthier, batteur de TUKAN. Quand tu fais confiance à la programme d’un festival, généralement, et j’ai l’impression que le FME c’est pile ce genre d’état d’esprit, ce sont des surprises, des groupes complètement [distincts], ça permet de découvrir plein d’artistes », continue-t-il.

* Photo par Thomas Dufresne.

Ayant étudié en jazz, mais aussi en classique, les membres de TUKAN trouvent refuge dans le centre culturel Volta, véritable plaque tournante de l’art émergent à Bruxelles.

« Le Volta c’est un lieu qui existe depuis 5 ans maintenant, ce sont des locaux de répétition à la base, mais maintenant, ils annoncent une programmation musicale, il y a une salle à l’intérieur, détaille Alexandre Gauthier. Et ils aident aussi les artistes à émerger, ils donnent des budgets, ils font des live sessions. »

« C’est un foyer, en fait, chaque année, c’est de plus en plus important pour nous à Bruxelles d’avoir cet endroit », rappelle Andrea Pesare, derrière la guitare du groupe.

De fait, la Belgique connaît un réel problème au niveau culturel, entre les communautés francophone, la Wallonie, et néerlandophone, la Flandre, ne se mélangeant que très rarement.

« Les salles de concert, les centres culturels, tout ça, tout est séparé. Et eux [le Volta], ce sont les premiers à avoir dit « on va faire vraiment un truc 50-50 ». En tout cas au niveau des artistes, il y a la moitié ce sont des francophones, la moitié des Flamands, donc ça crée ce truc aussi hybride », informe Van Brande.

« Et on se rencontre en fait. Et c’est possible, c’est ça qui est beau, parce que Bruxelles est un nœud politique à cause de cette dualité linguistique qui existe depuis toujours », poursuit Andrea Pesare.

* Photo par Baudoin.

Quand il est demandé pourquoi le pays tient une image aussi fracturée, Nathan Van Brande invoque des difficultés politiques et structurelles.

« Par rapport justement à ses subventions, il y a de la promotion qui est ciblée. Parfois, il y a des centres culturels qui communiquent uniquement en néerlandais, par exemple, observe-t-il. Ça exclut donc obligatoirement tous les francophones qui ne parleraient pas la langue. J’ai l’impression que c’est justement par le bas qu’il y a moyen de changer ça », continue-t-il, ramenant encore une fois des lieux comme Volta comme solution concrète.

« Il faut être plus fort que ça », lâche Andrea Pesare.

 

Une scène en ébullition

Outre des artistes tels que Stromae ou Angèle, la scène culturelle belge est dominée depuis presque une décennie par des artistes rap, en ne nommant entre autres que Damso, Roméo Elvis, Hamza ou encore Caballero & JeanJass.

Si l’attention médiatique et du grand public accordée à ce dérivé pourraient, selon certains, permettre d’accéder plus rapidement à la gloire, Samuel Marie dément la croyance populaire.

« J’ai l’impression qu’aujourd’hui, pour s’imposer en tant que rappeur, c’est assez dur, parce qu’il y a une concurrence dingue. Il y a énormément d’artistes et du coup, ce n’est pas forcément un chemin plus compliqué justement, d’être à côté, parce qu’en fait tu arrives dans un espace où il n’y a pas vraiment encore de ce genre de groupes. J’ai l’impression que nous, et un peu d’autres artistes de la scène Volta, on est un peu en train de tracer un chemin », fait valoir le claviériste de TUKAN.

« C’est-à-dire que pour nous c’est plus facile dans notre style d’exister, parce qu’il y a moins de groupes qui en font. Mais par contre, c’est vrai que notre style est en émergence encore, il y a moins de gens qui écoutent ce qu’on fait que du rap, c’est moins accessible », commente Pesare.

En fin d’entrevue, les membres de TUKAN rapportent qu’un deuxième album, suivant Atoll, verra possiblement le jour d’ici la fin de l’année 2024, tandis qu’un projet de remix est également initié par la volonté du quatuor.

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