Muliats

Muliats au Théâtre d’Aujourd’hui | Les trois solitudes se rapprochent

« En premier lieu, j’ai à faire des non-remerciements aux Jésuites, aux Sulpiciens, aux Oblats de Marie-Immaculée et à toutes les églises du Canada. Je condamne leur entreprise de conversion et d’extinction culturelle chez les Hurons-Wendats et chez tous les autres Premiers Peuples de ce pays. »

C’est Yves Sioui Durand, comédien, dramaturge, metteur en scène et cinéaste bien connu, lui-même originaire de la Nation huronne-wendat, qui parlait ainsi à propos du spectacle Wampum-Kaionn’i en clôture à la Place des Arts du Printemps autochtone d’Art 3. L’événement, grand éveilleur de consciences, était produit par Ondinnok qui est la première compagnie théâtrale autochtone francophone au Canada.

On entend encore l’expression des deux solitudes pour décrire les relations entre Francophones et Anglophones, en oubliant volontairement pour nous déculpabiliser la troisième solitude que constituent les onze Premières Nations du Québec. Petit à petit pourtant, surtout par le biais des arts vivants, le paysage commence à changer.

Pensons à la participation amérindienne au OFFTA, au Festival Fringe de Montréal, à des lieux interculturels comme MAI, à des manifestations d’envergure comme le Festival Présence autochtone qui se déploiera dans le Quartier des spectacles du 2 au 9 août, mettant l’accent cette fois-ci sur les jeunes artistes autochtones.

Ou pensons encore à la création récente d’un département de Théâtre autochtone au sein du Centre national des arts à Ottawa. Son premier directeur artistique, Kevin Loring, connu surtout pour sa pièce Where the Blood Mixes, est déjà à la tâche pour la programmation de contenus autochtones qui marquera sa première saison en 2019-2020, soit 50 ans après la création du CNA censé représenter et être un moteur vibrant de la culture canadienne dans son entièreté.

Il y a de toutes ces considérations à la fois dans l’excellente production Muliats, qui veut dire Montréal en innu, et qu’on peut voir à la Salle Jean-Claude-Germain du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 15 juillet dans le cadre du 375e. C’est bien là une avancée concrète de rencontre entre cultures, une volonté de compréhension et de respect réciproque dans le partage de nos différences, comme une main tendue à la résolution de nos dissonances identitaires et de territoires.

Le comédien Étienne Thibeault. Crédit photos: Guillaume Sabourin.

Le comédien Étienne Thibeault. Crédit photos: Guillaume Sabourin.

L’histoire de la pièce est toute simple, mais des plus efficaces. Shaniss, un jeune Innu de Mashteuiatsh, joué ici avec grand naturel par Étienne Thibeault, vient de quitter sa réserve pour aller habiter avec un coloc Blanc, interprété avec conviction par Christophe Payeur. Nous sommes dans le Montréal d’aujourd’hui, néanmoins considéré comme territoire autochtone non cédé. Dès leur rencontre, tous les clichés racistes et les préjugés tenaces liés à l’ignorance de l’autre surgiront. Progressivement, leur relation faisant en sorte qu’on ne peut réécrire l’Histoire, se transformera en un désir réel de s’apprivoiser, de mieux se connaître et enfin de mieux se comprendre.

Les deux autres personnages de Muliats, joués par Soleil Launière et Marco Collin, montrent bien la souffrance à vif laissée par le passé. Soleil Launière porte tout à fait son prénom, tellement son corps élancé et sa belle voix fluide ajoutent une aura mystique à la pièce, de par un sens aigu du sacré qu’elle sait communiquer. Quant à Marco Collin, jouant le frère aîné traditionaliste de Shaniss, il a beaucoup travaillé dans le milieu de la radio autochtone avant de se tourner vers le théâtre, suite à un stage déterminant au sein de la compagnie Ondinnok avec qui il a collaboré à plusieurs reprises. Marco Collin a aussi fait partie de la distribution de Mesnak, le premier long-métrage autochtone d’Yves Sioui Durand, jouant chaque fois avec une authenticité désarmante.

Le comédien Marco Collin. Photo par Guillaume Sabourin.

Le comédien Marco Collin. Photo par Guillaume Sabourin.

C’est bien encore cette mixité d’autochtones et de non-autochtones dans une même pièce de théâtre qui est nouvelle, et prometteuse d’un avenir commun. Regroupés autour des Productions Menuentakuan, qui en langue innue veut dire « prendre le thé ensemble, se dire les vraies choses dans le plaisir et la bonne humeur », les artistes de la compagnie sont eux-mêmes issus d’une mixité entre Innus, Hurons-Wendats et Abénaquis.

On pourrait aussi y ajouter un cinquième personnage, non verbal, consistant en deux longues tables de bois rustique qui paraissent être entrées dans une violente collision frontale, avec au centre des planches relevées sous la force de l’impact et complètement noircies par la suie d’un feu qu’on imagine mythique. Le scénographe, Xavier Mary, qui a également conçu les costumes, laisse ainsi à chacun la signification du bois brûlé par le feu sacré.

Le texte, issu d’un collectif d’auteurs liés de près à la production, comprend Xavier Huard, un diplômé en 2013 de l’École nationale de théâtre, qui signe avec une belle maîtrise une mise en scène parsemée d’écueils. Il a su diriger ses acteurs sans tomber dans le pathos, le larmoiement, la soif de vengeance ou la rancœur qui gruge les sangs. C’est plutôt largement de spiritualité dont il est question ici.

Car cette pièce est habitée par des esprits, qui nous font réfléchir, au point de ne pas se sentir en sortant du théâtre tout à fait le même qu’en entrant. D’autant plus qu’à l’issue de la représentation, nous sommes invités à partager avec toute l’équipe le nipi shapui, qui signifie thé du Labrador.

Créée avec un franc succès à la Salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier en février 2016, pour ensuite être reprise à Port-au-Prince en Haïti la même année, Muliats n’a pas cessé de tourner depuis. À ce jour, son calendrier s’étire même jusqu’en mai 2018 en Abitibi. Le mot « réconciliation » commencerait-il à prendre du sens?

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