Pop Montréal 2026 – Jour 4 | Les retrouvailles de René Lussier et Fred Frith
Pop Montréal 2026 a eu la bonne idée de réunir à nouveau sur scène les guitaristes René Lussier et Fred Frith pour une nouvelle collaboration, après un hiatus de 25 ans. Les deux guitaristes, adeptes d’improvisations plus ou moins expérimentales, avaient commencé leur collaboration en octobre 1986, lors du quatrième FIMAV, ce qui donna lieu à l’album Nous Autres. Ce samedi, le duo nous rappelle que le mot jeu en musique a des racines ludiques, mais sans délaisser la technique et l’inspiration.
C’est dans un Théâtre Outremont comble que se retrouvent les légendes de la guitare au jeu et au registre non conventionnel. À gauche de la scène, l’Anglais Fred Frith, 77 ans, attaque son instrument aussi bien avec des brosses qu’avec des objets placés dessus, ou en joue de façon plus conventionnelle. René Lussier, notre légende québécoise, 69 ans, semble plus traditionnel avec son instrument en apparence, mais il nous offre souvent des lignes iconoclastes ponctuées de rugissements aussi brefs que puissants et inattendus.
Et pour accompagner le duo, c’est nul autre que le batteur Robbie Kuster, la légende des percussions, aussi à l’aise dans un répertoire très pop que dans les improvisations les plus bruitistes et échevelées. Kuster joue aux côtés de Lussier depuis 2018 et ils ont d’ailleurs sorti en duo l’indispensable album Fiat Lux (2025), chaudement recommandé à vos oreilles.
Le trio commence le concert par des improvisations expérimentales qui correspondent à ce que j’attendais d’eux, avec un côté parfois aride et un brin stéréotypé, finalement. Mais rapidement, les musiciens s’orientent vers d’autres directions avec des morceaux plus écrits et construits qui leur sied à merveille, sans mettre de côté leurs réflexes d’improvisateurs et d’expérimentateurs du son. Les guitaristes s’échangent les rôles suivant les compositions, l’un jouant la ligne mélodique alors que l’autre offre un accompagnement plus ou moins abrasif ou surprenant.
L’indispensable Robbie Kuster est la fondation de la soirée, appuyant rythmiquement les musiciens dans leurs parties et n’hésitant jamais à relancer dynamiquement l’ensemble lorsqu’un rare temps mort apparaît. S’il en était besoin, Kuster justifie tous les éloges qu’il reçoit par son implication musicale entière et toujours de bon goût, quel que soit l’angle choisi par les guitaristes.
À mon sens, c’est plutôt une bonne surprise d’entendre ces deux expérimentateurs de renom s’aligner sur des titres écrits et relativement courts tout en conservant leurs racines d’improvisateurs, leurs sons originaux, et en prenant visiblement plaisir à se confronter. Le public a pu conserver son intérêt et rester alerte tout au long des 70 minutes du concert, alors qu’il n’est pas rare de se perdre et de décrocher lors de certaines expérimentations bruitistes qui ont du mal à aboutir. Au cours de cette soirée réussie, les deux guitaristes ont prouvé que l’on pouvait concilier fraîcheur, candeur et intensité même quand on a de l’expérience et de l’âge. Une belle leçon de vie au final !
L’impeccable Erika Angell en ouverture
C’est Erika Angell qui s’est chargée d’ouvrir la soirée, un choix naturel quand on connaît le parcours musicalement ambitieux de la chanteuse expérimentale, qui complète judicieusement les deux guitaristes. Je ne vais pas faire semblant de conserver mon objectivité : Erika Angell est vraisemblablement la musicienne que j’ai le plus vue sur scène ces 10 dernières années, que ce soit avec le groupe Thus Owls (trop sous-estimé), dans ses autres projets (en solo, en duo avec la batteuse Mili Hong ou avec le trio Beatings Are in the Body) et en tant que chanteuse pour d’autres (Joe Grass, Lucioles, Rémi-Jean Leblanc, Patrick Watson…).
Erika est toujours aussi lumineuse, dotée d’une présence hors pair — car il en faut pour captiver son audience aussi rapidement alors qu’elle est seule sur scène avec son micro, son clavier et ses effets. Sa voix est souvent radicalement altérée, que ce soit par une superposition qui se rapproche d’une voix d’homme ou bien par des traitements plus poussés. Mais cela ne doit pas éclipser la maîtrise de son instrument, qu’il s’agisse de sa justesse imparable, du contrôle de la dynamique ou de la clarté de sa diction. C’est toujours une performance rare que d’assister à un de ses concerts. Pour la seconde partie de sa prestation, le batteur Robbie Kuster est venu l’appuyer avec tout le bon goût qu’on lui connaît.
On a pu assister à un moment fort de la soirée lors d’un titre où la chanteuse demande au public de répéter un mot différent selon le couplet, de façon libre. L’exercice a particulièrement bien fonctionné avec une audience coopérative et taquine dans son interprétation, alors que la chanteuse déclamait ses vers avec emphase.
Sans surprise, Erika Angell est un phénomène musical qu’il faut avoir vu au moins une fois, et revoir par la suite pour renouveler le plaisir.
À noter qu’Erika Angell sera en compagnie de ses consœurs Peggy Lee et Róisín Adams avec le projet Beatings Are in the Body dans le cadre du Festival FLUX, le dimanche 4 octobre 2026 à La Sala Rossa.
- Artiste(s)
- Erika Angell, Fred Frith, René Lussier, Robbie Kuster
- Ville(s)
- Montréal
- Salle(s)
- théâtre outremont
- Catégorie(s)
- Avant-garde, Contemporaine, Experimental, Free jazz, Instrumental, Rock,
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