Mommy, le retour au Diamant | Quand les morts sont plus humains que les vivants
Dès notre entrée au Diamant, on est dans un univers différent. Tout en haut du décor trône un autel dans lequel est intégré une table de DJ derrière laquelle DJésus, incarnée par la comédienne et DJ Sarah Laurendau, enchaîne des airs de Marie Carmen, Ginuwine, Cardi B et d’autres artistes qui semblent n’avoir rien en commun. Puis le message d’accueil commence et elle s’amuse à le déformer, l’accélérant, le ralentissant, le faisant passer de l’aigu au grave. Le ton est donné. Mommy, le retour, mis en scène par Olivier Choinière, sera déstabilisant, excessif, sanglant, drôle et complètement déjanté. Mais surtout très intelligent.
Olivier Choinière ressuscite Mommy, cette grand-mère zombie créée en 2013, dans un conte d’horreur musical où se mélangent rap, danse, lip sync, discours politiques, archives, références bibliques et culture populaire. La fée Clochette et le maître de cérémonie (Walt Disney) préviennent même le public, à l’aide de l’un des cartons qu’ils affichent, que certaines scènes seront violentes. Une musique de Disney accompagne parfaitement le tout.
Puis: «Il était une fois, dans un pays lointain…»
Bienvenue au CHSLD…
Vieillir, mourir… et revenir
Un préposé découvre une vieille femme morte. Mommy. Il informe du décès de la grand-mère au walkie-talkie avant qu’on lui demande de récupérer le Jell-O qu’elle n’a pas mangé. Mauvaise idée. Mommy n’apprécie pas qu’on la traite comme ça et lui arrache le coeur et les entrailles.
Le sang, dans Mommy, ne coule pas réellement: le sang et les organes deviennent des rubans et des tissus rouge. Tout est grotesque, gros et assumé.
Gabriel Lemire est phénoménal dans le rôle de Mommy. Avec sa voix de vieille femme et son corps complètement transformé, il finit par faire oublier qu’il y a un comédien sous le costume. Et quel costume! Un corps vieillissant poussé jusqu’à la caricature, des seins galettes qui pendent, des cheveux longs blancs grichous et secs, viendra une stomie, une poche urinaire avec laquelle on dansera plus tard sur Carnival de Kanye West.
Mais derrière l’absurde se cache quelque chose d’infiniment triste.
Rire de ce qui ne devrait pas être drôle
Les numéros musicaux sont percutants. On rappe sur les CHSLD, les plaies, la vieillesse, la maladie. Le père Gédéon, pipe à la bouche, parle de Noël quand on est rendu vieux. Une influenceuse est dévorée. Mommy revisite même Les trois petits cochons à sa manière.
Y défilent les figures politiques et médiatiques, des extraits de discours, d’archives. François Legault, Gabriel Nadeau-Dubois, Pauline Marois, Bryan Mulroney, Geneviève Guilbault et Christine Fréchette font notamment partie de cet immense collage. La pandémie et les mesures sanitaires reviennent eux aussi hanter la scène.
Mommy, le retour ne fait pas dans la subtilité. La satire politique fesse fort, très fort. Le spectacle récupère les discours, les détourne et les confrontes les une aux autres en nous faisant réaliser que l’actualité est aussi parfois une suite d’invraisemblances.
Et c’est très dérangeant: au milieu de ce délire médiatique, le message qu’on retient est perturbant.
Étions-nous meilleurs avant?
Des passages de la Bible sont transformés. Le Notre Père devient un rap. La musique du Temps d’une paix surgit. La chanson Bobépine est détournée. Les références se succèdent si rapidement qu’on n’a pas le temps de s’y arrêter.
Puis l’idée revient: avant, on prenait soin des autres.
On peut idéaliser le passé. Tout n’était probablement pas mieux «avant». Mais quand le spectacle demande Où est passé tout ce monde qui avait quelque chose à raconter (Harmonium), quelque chose se serre en nous. Mais surtout, on garde en tête longtemps après la fin:
On n’a plus besoin de parler la langue du pays puisque, de toute façon, plus personne se parle…
Ouch…
Sous les zombies, les entrailles en tissus, Jésus aux platines et les politiciens transformés en personnages de foire se cache le véritable monstre de l’histoire: notre indifférence.
Mommy avait quelque chose à nous dire
Le quatrième mur se brise. Les personnages interpellent la salle et demande à un moment au public de crier «immortel». Tous ceux sur scène auront voulu que Mommy les transforme. Devenir comme elle permet d’échapper à la mort, mais aussi de vivre ensemble.
Voilà toute l’ironie.
Il aura fallu une morte pour venir rappeler aux vivants qu’ils devraient recommencer à vivre.
Mommy, le retour est difficile à raconter parce qu’il ne ressemble à rien d’autre. C’est un conte d’horreur musical, une satire politique, un spectacle de zombies, un immense délire et une critique sociale en même temps. On réfléchit, on réalise plein de choses.
On ressort du Diamant en ayant l’impression d’avoir reçu une claque.
À force de vivre chacun chez soi, les yeux rivés sur nos cells, nos télés, et nos ordis, est-ce qu’on n’aurait pas oublié qu’on est supposés vivre ensemble?
Mommy est morte. Et c’est elle qui nous hurle de nous réveiller pendant qu’il est encore temps.
Mommy, le retour est présenté au Diamant, à Québec, jusqu’à ce samedi 3 octobre. Billets par ici.
Le spectacle sera ensuite présenté au Théâtre de la Ville de Longueuil le 14 octobre, puis à la Maison des Arts de Laval le 5 décembre.
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