C10WN, le 10e de Malefycia | Excitants malaises pour public consentant
Extérieur, soir.
Une quarantaine de participants font la file dehors par temps frais, en ce vendredi 2 octobre, jour de première médiatique de la 10e édition de Malefycia, cette fameuse maison hantée extrême qui revient chaque Halloween. Nous attendons derrière un mur de brique rouge généreusement orné de graffitis fatigués, comme ceux de tant de bâtiments délabrés de ce quartier industriel de Lachine, dans le sud-ouest de l’Île.
Étrangement, j’en suis à ma toute première visite à vie, bien que j’affectionne l’horreur de tout acabit. Qu’on parle de cinéma, de littérature ou d’œuvres visuelles des plus morbides, j’en raffole à l’année depuis que je suis un petit kid. Et comme vous le savez déjà probablement, je trippe musique lourde et/ou louche, que ce soit du rap horrorcore ou du death metal, avec un accent évident sur le shock rock spectaculaire à grand déploiement (des Marilyn Manson, Rob Zombie, Gene Simmons, Alice Cooper, etc.).
Par petits groupes, les futures victimes des faux meurtriers de l’attraction saisonnière discutent et rigolent en attendant qu’on les conduise à l’abattoir… Pour vrai, la faune bigarrée est de bien bonne humeur, comme ces deux filles derrière moi dans la file, des habituées qui se remémoraient certaines bonnes frousses vécues lors des quatre éditions précédentes. J’ignorais à peu près tout de l’événement, sinon qu’il s’adresse à un public adulte et averti, n’ayant pas peur d’en ressortir sali (prévoir en conséquence notre habillement, que disait l’avertissement).
Cette année, la thématique se nomme C10WN, s’articulant autour de ceux qui font peur, comme Pennywise (Stephen King’s It) et les Killer Klowns from Outer Space (Googlez ça, vous ne serez pas déçus). À l’intérieur, je remarque que les murs du vestibule sont recouverts de popcorn, avant que la sexy et maquillée guichetière ne m’invite à aller patienter au bar en attendant que mon groupe soit appelé.
Dans la salle décorée façon fête foraine en mode freak show, une paire de comédiens mal engueulés déconnent (un acrobate et une petite personne, tous deux maquillés et costumés), cabotinant joyeusement pour animer la foule déjà fébrile et excitée. D’immenses et inquiétantes têtes de clowns sont disséminées ici et là, créant une ambiance à mille lieux du Cirque du Soleil. Un ami bien renseigné confirme nos doutes : ce sont bel et ben ces vieux costumes surdimensionnés de personnalités québécoises caricaturées, qui déambulaient jadis sur le site extérieur de Juste Pour Rire… vous savez celles en genre de papier mâché défraichi, qu’on a ici maquillés et travesties (et qu’on pourrait renommer Juste Pourri hihi). Ce qui est assez drôle, merci.
Qui dit soirée de première dit aussi événement mondain, sur invitation seulement, mettant en vedette des belles personnes. Il semble y avoir pas mal d’influenceurs·euses présents, et je reconnais Jacobus de Radio Radio, en allant à la rencontre d’un collègue journaliste (Miguel de Plante, d’Horreur Québec) et d’un pote réalisateur (Rémi Fréchette, ex-programmateur au Festival Fantasia), deux enthousiastes qui n’en sont pas à leur premier Malefycia. Du coup, je remarque que plusieurs des plus coquettes filles présentes arborent des combinaisons immaculées, qu’on peut louer sur place si on est terrorisé à l’idée de souiller nos belles robes de soirée. Perso, j’avais enfilé un t-shirt blanc avec bandana assorti, étant un habitué des salissants spectacles de GWAR, t’sais.
Lubrifiant (a)social
Bien qu’on m’eût invité à me pointer à 19h, ce n’est que presque deux heures — et quelques drinks — plus tard que j’amorce enfin l’expérience. Au menu des 75 minutes que dure le parcours immersif, chaque groupe d’une dizaine de plus ou moins courageux parcourent autant de tableaux, mettant en vedette des décors joyeusement élaborés, où se mettent en scène acteurs et actrices souvent dénudés. Un parcours qui parlera certainement aux aficionados de cinéma horrifique ayant adoré des films comme The Funhouse ou l’House of 1000 Corpses du chanteur de White Zombie.
D’ailleurs, il est possible de choisir le niveau d’intensité de nos interactions avec ces derniers, en louant soit une collerette pour éviter d’être touché, ou encore un nez de clown lumineux, afin de consentir au contraire à devenir souffre-douleur. Mais rassurez-vous, si vous ne portez ni l’un ni l’autre des accessoires susmentionnés, vous allez quand même être bousculé (souvent dans tous les sens du terme).
Après une brève intro donnant le ton aux mains d’une amazone autoritaire (forte, brusque et sans top!), j’ai pu faire la connaissance d’une belle panoplie de clowns patibulaires. En plus d’une tuerie scolaire et d’une fête d’anniversaire ayant mal tournée, on a aussi pu assister à un mariage Beetlejuice-esque en mode vaudou (poupées à l’appui) et à une saisissante chicane de couple de marionnettes trash amantes de danse contemporaine. Eille, on doit même entrer dans un réfrigérateur pour passer dans la salle suivante!
C’était avant qu’on nous somme d’enfiler un masque d’Halloween (qui m’a rappelé celui que porte le jeune Michael Myers dans le fameux prologue du film de 1978) pour la scène suivante. Celle du viol d’un gars par une dominatrice rencontrée sur une app (surprise : j’ai quasiment reçu le godemiché du crime en pleine tronche!).
Je vous le donne en mille : les tableaux s’inspirent en effet de tristes constats bien réels, ajoutant une fort bienvenue touche de critique sociale à ce délire quasiment illégal (en fait, pas vraiment, comme nous sommes ici tous·tes des adultes consentants). Et ce, bien que parfois, pour la subtilité, on repassera, et qu’en termes de performances, on est dans l’inégal. Léger bémol, s’il en est un.
Décadent, jouissif et dégoûtant
Je ne peux m’empêcher d’éclater d’un rire très gras, en tombant au cœur d’une pièce ketchup-moutarde via une glissade encrassée débouchant sur une espèce de piscine à balles visqueuse. Non, personne ne boude son plaisir lors de cette répugnante scène aux couleurs de malbouffe avariée. Dans un McDonald’s aussi dégueulasse qu’infernal, nous accueillent des versions style junkies de Pique-Burger, de Ronald et, euh, de Grosse-Douceur (genre), odeur pestilentielle en prime. Pour vrai, c’était véritablement le clou de la soirée, même si les fétides odeurs qui y régnaient flanquèrent à certains membres de mon groupe de spontanés hauts-le-cœur !
Ex-aequo parmi mes préférés, il y a cette absurde séance de bienséance, où un trio de femmes-objets (à la fois magnifiques et fort bien articulées) animent une hilarante et très très sexée heure du thé. Pour avoir une petite idée mentale, pensez à une Marie-Antoinette qui passerait un moment des plus ardents chez Sade.
Cependant, si j’espérais être enfin effrayé en fin de parcours, la finale me laisse un peu sur ma faim, malgré la copieuse quantité de chair fraiche offerte lors de cette séance de domination et soumission S&M passée dans un lugubre et poisseux donjon. Et ce, même si la lancinante chanson Change de Deftones sert de trame sonore à cette scène qui me renvoyait dans le club louche d’Aliss de Patrick Senécal.
Pis, penses-tu être game?
C’est que Malefycia mise principalement sur le malaise et l’inconfort, tout en titillant ses plus ou moins dédaigneux participants, qui en ressortiront non pas terrorisés, mais plutôt dégoûtés, parfois hilares et souvent déstabilisés. Au final, sachez que globalement, je l’ai trouvé foutrement réussie cette expérience, tout sauf banale. Visiblement, on a mis beaucoup d’efforts à confectionner les nombreux costumes et décors, qui sont dignes des meilleurs films gore. Je lève comme chapeau bien haut à toute l’équipe, vous avez fait du bien beau boulot.
Malefycia, c’est un trip inédit que je recommande principalement à celui ou celle qui coche oui à tout ce qui suit :
a) désirant pimenter son octobre pour une soirée;
b) ne redoutant pas de se salir ni d’être assurément dégoûté;
c) souhaitant être un peu brassé, au propre (et sale) comme au figuré;
d) n’étant pas du tout rebuté à l’idée de voir abondamment de seins dénudés;
e) adorant l’horreur avec passion (au point de débourser plus d’une centaine de dollars durement gagnés).
Donc, si je t’ai convaincu et que tu crois que c’est pour toi, tu as jusqu’au 31 octobre pour vivre l’expérience C10WN de Malefycia. Je t’avertis: tu ne croiras pas à ça.


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