Entrevue avec P’tit Belliveau | Entre nihilisme lucide et poésie du quotidien [balado]
Lorsqu’on s’assoit en studio avec Jonah Guimond, alias P’tit Belliveau, on réalise rapidement que sous le vernis de ses mélodies accrocheuses et de son humour absurde se cache un esprit singulièrement lucide, hanté par les travers de l’époque. De passage de nouveau dans nos studios pour notre vodcast Les Jaseries de Sors-tu? pour nous présenter son plus récent album disponible dès aujourd’hui, l’auteur-compositeur-interprète acadien s’est livré à nous sur les paradoxes qui imprègnent ses nouvelles créations.
Écoutez l’entrevue en intégrale :
Avant d’aborder les thèmes plus denses du disque, difficile d’ignorer la genèse haute en couleur du vidéoclip de Parfait Pays, sa collaboration percutante avec Kenji00. Tournée au Festif! de Baie-Saint-Paul lors d’une série de « stunts » mémorables, la vidéo a vu le jour dans des conditions pour le moins spontanées.
« Je loue toujours le char le plus cheap available, mais cette fois-là, ils m’ont donné un Mustang convertible », raconte P’tit Belliveau en riant. Résultat : une traversée de Baie-Saint-Paul les cheveux au vent et un tournage improvisé dans un pit à sable sous la direction du réalisateur Herve. « On est allé faire des donuts dans la Mustang, il y avait du sable dans tous les sièges et les cup holders! »
Mais au-delà de l’anecdote, Parfait Pays interpelle par son concept. Le morceau imagine une nation indépendante fabulée qui ne s’étendrait pas à la Nouvelle-Écosse entière, mais bien à la seule Baie Sainte-Marie. Et qui d’autre pour régner sur cette contrée que Ronnie LeBlanc, figure locale aimée de tous ? « Ronnie, c’est un vrai bon gars, un vrai humain. Par chez nous, le monde a généralement une mauvaise opinion des politiciens parce qu’en milieu rural, on reçoit peu de services, mais Ronnie, tout le monde le respecte. Dans mon univers imaginaire, c’était le seul monarque logique », explique-t-il.
L’album le plus sombre d’une carrière lumineuse
Si le plaisir d’écoute demeure intact, P’tit Belliveau ne cache pas que ce nouvel opus est le plus sérieux et le plus sombre de sa trajectoire. Un certain sentiment d’impuissance et de désillusion face à la société moderne s’y fait ressentir.
L’artiste confie être profondément « black-pilled » sur le système démocratique actuel et le monde moderne. L’avènement de l’intelligence artificielle, l’obsession de la rentabilité et le rationalisme à tout crin le préoccupent grandement. « Pour moi, l’AI, c’est quasiment de l’ordre du Cosmic Horror à la H.P. Lovecraft. C’est tellement gigantesque et incompréhensible que ça dépasse la simple peur. On a pris une direction avec la révolution scientifique qui nous apporte du progrès matériel, mais qui laisse tout le monde vide et dépressif », analyse-t-il avec franchise.
Dans ses chansons comme Si qu’le monde finira, il dépeint cette dissonance absurde où l’apocalypse peut bien frapper à notre porte, mais où nous restons tracasés par nos factures d’hydro et nos loyers. C’est là qu’intervient sa touche d’absurdisme, un mécanisme de défense teinté de philosophie camusienne. « L’humour rend l’exercice imaginaire consommable. Sans ça, ce serait trop brutal et impossible à écouter pendant trois minutes. « One must imagine Sisyphus happy », comme disait Camus », rappelle l’artiste.
Puisance des racines et beauté de l’instant
Cette quête de sens s’incarne aussi dans le choix des morceaux et la direction artistique de l’album. P’tit Belliveau y propose notamment une reprise vibrante de Si longtemps séparé, une chanson liée à la déportation acadienne écrite pour le Congrès mondial acadien de 1999. Traitée avec un respect et une sobriété désarmants, la pièce témoigne de son attachement envers son patrimoine culturel.
Ce regard empreint de nostalgie et de lucidité se reflète également sur la pochette du disque, qui arbore l’église Sainte-Marie de la Pointe-de-l’Église, plus grande église en bois d’Amérique du Nord, aujourd’hui fermée et abandonnée à l’érosion du temps. « Quand je passe devant, ça me rappelle qu’une époque est finie et qu’on est nés à la fin de quelque chose », confie-t-il.

Pourtant, malgré la gravité des sujets abordés, l’album se termine sur une note de douceur poignante avec Mi-temps de juillet. Enregistrée dehors en une seule prise sur son téléphone portable, la chanson capte simplement le son d’une guitare, de sa voix et des grillons de sa cour.
« Je n’ai pas de grandes réponses ou de solutions à offrir pour arranger le monde. Mais le plus proche d’une réponse que je peux donner, c’est cette chanson-là : peindre un portrait simple de ce qui m’entoure, se recentrer sur ce qui est vrai », conclut-il.
C’est un album d’une honnêteté rare, qui porte toujours la marque originale de P’tit Belliveau, mais qui explore un côté plus brut, mélancolique et profondément humain que les précédents.
Le nouvel album de P’tit Belliveau est disponible dès maintenant sur toutes les plateformes. L’artiste sera en tournée à travers le Québec au cours des prochains mois et de passage aux Francos de Montréal le 17 juin au Club Soda, quelques mois après deux shows de lancement (qui affichent complet) à l’Espace Transmission les 9 et 10 novembre.
- Artiste(s)
- P'tit Belliveau
- Ville(s)
- Montréal
- Salle(s)
- Club Soda, Espace transmission
- Catégorie(s)
- Chanson, Folk, Francophone,
Événements à venir
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