Pascal Cameron

Pascal Cameron ou l’art de déranger intelligemment

Au Théâtre Petit Champlain, mardi soir, « Un spectacle » — c’est le titre du spectacle! de Pascal Cameron s’est imposé comme une prise de parole sans filet, un moment où l’humour sort de sa zone de confort, confronte parfois, explose de lucidité. Un titre volontairement banal pour une proposition qui ne l’est pas du tout: ce qui se joue sur la scène dépasse largement l’enchainement des blagues. Il y est question de fatigue, de corps, de classe sociale, de vieillissement, de morale contemporaine et de tout ce qu’on préfère souvent contourner plutôt que nommer.

Pascal Cameron entre en scène simplement: t-shirt rose, pantalon noir. Rien de flamboyant, rien de spectaculaire. D’emblée, le ton est donné. Il n’est pas particulièrement heureux d’être là, dit-il, en pleine dépression saisonnière. Le rire s’installe déjà, non pas parce que le sujet est léger, mais parce qu’il est frontal. L’humour de l’artiste ne cherche pas à rassurer: il expose. Il pose les choses telles qu’elles sont, ou telles qu’elles sont ressenties, avec ce mélange de sacrasse et de sincérité qui saisi.

Les résolutions de janvier deviennent rapidement un terrain fertile. Bouger, bien manger, consommer des fruits frais… Quitte à se heurter aux fraises blanches, dures «comme de la roche», trouvées à l’épicerie en plein hiver. Derrière l’anecdote, il y a cette absurdité moderne: vouloir mieux faire, mais dans un système qui porte des failles. Cameron excelle dans cet art de partir du trivial pour glisser vers quelque chose de plus large, presque existentiel.

Il accorde ensuite au public l’autorisation de prendre des photos. Pas par vanité, mais parce qu’il s’est «mis beau» et veut des souvenirs. La blague est simple, mais elle rit à demi de notre époque: la trace, l’image, la peur de disparaitre sans rien laisser derrière. Le body positive devient aussi matière à rire jaune: tout le monde est beau, désormais, en théorie… mais certains «humains» ont plus de succès que d’autres. L’égalité proclamée se heurte à la réalité du désir, du regard, du marché social.

À 41 ans, l’artiste dit qu’il s’est fait dire par un chum qu’il est «à moitié mort». Maintenant, le lendemain d’un sac de chips, il est hangover. Vieillir n’est pas un drame lointain, c’est une sensation physique immédiate. Maintenant, après avoir mangé une poutine, les cauchemars s’en mêlent;  la police qui poursuit, des plaques d’immatriculation qu’il doute d’avoir payées. Une anxiété irrationnelle s’installe. Tout est lié: la nourriture, la culpabilité, le corps, la peur. Même le végétarisme devient une hypothèse, non pas morale, mais vasculaire: la viande bloque les artères, donc la vie.

Il parle de sa famille de la Beauce, que du vieillissement ce qui lui fait le plus mal est de perdre le respect des jeunes. Il évoque aussi cette volonté étrange et ironique d’être un «alpha», mais un vrai. Puis vient une blague plus risquée, sur les transgenres, sur les hommes qui décident de devenir femmes: selon lui, il faut un courage immense pour accepter de descendre ainsi de classe sociale. Certaines oreilles ont peut-être saignées à ce moment-là. L’humour de Cameron marche sur une ligne mince, volontairement. Il teste la résistance, la capacité à recevoir sans juger.

La vapotage, la légalisation des drogues, les artistes perdus à cause du «me too»: rien n’est sacré, rien n’est épargné. Il dit se permettre ces blagues parce qu’il n’a pas besoin d’argent, sa blonde en gagnant beaucoup. Sans elle, dit-il, il n’irait pas aussi loin. L phrase qui fait rire, mais laisse aussi passer autre chose: une forme de gratitude. La fierté est palpable lorsqu’il évoque la série Empathie qu’elle a réalisé. L’amour, ici, n’est pas idéalisé: il est pragmatique, admiratif, imparfait. Même les blagues sur le fait qu’elle cuisine mal trouvent leur place, sans cruauté.

Originaire de Val-Bélair, il joue avec les stéréotypes: il est content de ne pas avoir l’air d’un homme qui donne du «bon sexe», rit des Keven, parle des DEP sans mépris réel. Il assume sa calvitie, espère à la blague que ses cheveux décideront de repousser, raison pour laquelle il ne les rase pas complètement. Le corps, encore une fois, est au centre: ce qu’il trahit, ce qu’il raconte malgré nous.

Ce spectacle fait du bien parce qu’il refuse l’autocensure. À une époque où beaucoup d’humoristes se limitent, par peur de déranger, Pascal Cameron choisit l’inverse. Il n’essaie pas d’être consensuel, ni rassurant. Il rappelle, quelque part, que l’humour a déjà été un espace de transgression, du temps d’Yvon Deschamps, par exemple. Ici, pas de morale finale, pas de leçon. Juste une parole libre, parfois solitaire, mais nécessaire.

En première partie, Antoni Rémillard prépare doucement le terrain. Jeune, léger, il parle de sa demande en mariage faite à Noël, acceptée, de Tinder, d’une enfance dans une famille aisée. Le public rit facilement. Puis la place se libère pour Cameron, qui, lui, ne caresse pas: il rentre dans le tas. Et c’est précisément là que Un spectacle prend tout son sens.

À voir aux quatre coins du Québec jusqu’en février 2027. Plusieurs représentations affichent complet, dont trois shows au Gesù à Montréal ce printemps, mais deux supplémentaires ont été ajoutées dans cette même salle, les 22 et 23 octobre 2026, et des billets sont disponibles pour ceux-ci.

Événements à venir

Vos commentaires