Nelligan
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Nelligan au Théâtre du Nouveau Monde | Le spasme de vivre

Même Diane Dufresne, portant un chapeau d’homme et arborant la cravate, n’aurait pas voulu manquer la grande première au TNM de la nouvelle production tant attendue de « Nelligan », un opéra romantique écrit par Michel Tremblay et composé par André Gagnon racontant la vie et l’œuvre d’Émile Nelligan, poète maudit passé à la légende. Trente ans après sa création, la production, mise en scène avec une admirable fluidité par Normand Chouinard, crée l’événement de la rentrée théâtrale d’hiver à Montréal.

Opéra romantique

Le livret de Michel Tremblay fait se côtoyer le Nelligan vieux, éteint et désincarné dans un asile de fous (par le ténor Marc Hervieux), et le Nelligan jeune et exalté, solidement rendu par le baryton Dominique Côté. Le contraste autant que la complémentarité entre les deux chanteurs sont soudés par le destin tragique du poète né à Montréal en 1879. Sa mère, Émilie Hudon, est issue de la petite-bourgeoisie de Rimouski, tandis que son père est un anglophone d’origine irlandaise peu sensible aux arts, pour qui la poésie est l’objet de mépris.

*Photo par Yves Renaud.

La demeure familiale, miraculeusement acquise par André Gagnon qui l’a habitée longtemps, est située sur l’avenue Laval, de biais avec le Carré Saint-Louis où la bohème artistique de l’époque osait échapper à la rectitude sociale et religieuse à l’os. Le jeune Émile, amateur de la dive bouteille autant que d’anticonformisme, écrira dans le déni du père l’essentiel de son œuvre, soit moins de 200 poèmes, entre l’âge de 16 et de 19 ans.

La fulgurance de sa poésie, influencée par l’aura à la fois rebelle et romantique des frasques de Verlaine, Baudelaire ou Rimbaud sur le vieux continent, était résolument nouvelle. L’auteur du Vaisseau d’or compte alors des adeptes, jusqu’à être invité à lire son poème La Romance du vin dans le cadre prestigieux de l’École littéraire au Château Ramesay en 1899.

Mais Émile est fragile émotivement, connaissant des périodes de délires paranoïaques et de schizophrénie. Son père, David Nelligan, joué ici avec justesse par Frayne McCarthy, poussera la confrontation épidermique avec le fils jusqu’à le faire interner dans une institution psychiatrique avant ses 20 ans. Le génial écrivain y subira tous les traitements barbares et arriérés pratiqués à cette époque pour soigner la maladie mentale, honteusement cachée.

N’arrivant plus à écrire quoi que ce soit qui vaille, absent à lui-même, Nelligan restera enfermé à l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu jusqu’à sa mort en 1941, à 61 ans. Durant ses quarante-deux ans d’internement, jamais son père n’ira lui rendre visite. Et sa mère, jadis surprotectrice et conciliante, ne le fera qu’une seule fois au bout de trois ans.

C’est là un paradoxe concomitant que livre sur scène avec une splendeur contenue la comédienne et chanteuse Kathleen Fortin. Elle a une voix d’or, avec autant de puissance que les deux interprètes d’Émile. L’imposante distribution des quinze interprètes ne manque d’ailleurs pas de belles voix, notamment celle de Jean Maheux en ecclésiastique à qui le diable pourrait apparaître sans perdre de contenance.

*Photo par Yves Renaud.

Un décor efficace

Jean Bard a conçu un décor minimaliste, néanmoins très efficace. L’alignement des têtes de lits en fer des patients psychiatrisés forme une muraille qui les coupe du reste du monde, dit normal. Quatre immenses colonnes lisses s’élèvent vers le vide infini de la maladie mentale. Les costumes de Suzanne Harel sont réussis tout autant, mais on est surpris que le fantomatique patient poète porte un veston à l’asile. Aux quatre personnages de bonnes sœurs, longuement vêtues de noir comme la mort, la costumière a dessiné de surprenantes cornettes qui viennent ajouter une teinte de réalisme à l’ensemble.

À la différence de la création mise en scène par André Brassard au Grand Théâtre de Québec, puis au Théâtre Maisonneuve en 1990, et de la version concert avec l’Orchestre symphonique de Montréal en 2005, le metteur en scène Normand Chouinard, qui se mesure à Nelligan pour la troisième fois, a privilégié à nouveau le format opéra de chambre.

Musique sublime

Comme la forme utilisée pour l’Atelier lyrique de l’Opéra de Montréal au Monument-National en 2010, reconduite au Festival d’Opéra de Québec en 2012, la présente version reprend les arrangements d’Anthony Rosankovic pour deux pianos et un violoncelle. Les trois musiciennes sont placées à l’avant du parterre, collées à la première rangée de spectateurs qui s’en réjouissent. La musique d’André Gagnon, dans toutes ses nuances de sentiments torturés, est sublime.

L’un des moments les plus touchants de la soirée viendra de Linda Sorgini avec le personnage de Françoise, pseudonyme à La Patrie de cette pionnière femme journaliste, Robertine Barry, une proche de la famille qui a inspiré le très beau poème Rêve d’artiste. Le temps s’arrête complètement quand Linda Sorgini entonne sereinement les mots terribles de L’Indifférence, résignée face au désespoir le plus noir que ces vers contiennent. À la création en 1990, la grande Renée Claude s’était nourrie du même lyrisme absolument bouleversant.

*Photo par Yves Renaud.

Émile Nelligan aura connu un destin maudit, génie tué dans l’œuf, avec la même cruauté qu’envers Claude Gauvreau, et d’une façon différente, Réjean Ducharme. Après cette grandiose célébration au TNM d’un drame crève-cœur, on ne voit vraiment plus de la même manière le buste d’Émile Nelligan érigé au Carré Saint-Louis.

André Gagnon, dont la santé inquiète, n’aura pu se joindre à Michel Tremblay venu sur scène saluer à la fin avec toute la distribution de ce mémorable opéra intimiste, qui aura fait se réaliser le rêve de toujours de Marc Hervieux de monter sur les planches du TNM. Le coffre du chanteur emplit la grande salle de sa voix surhumaine, donnant une couleur toute personnelle au poème Soir d’hiver, triste exutoire du sort du poète martyr avec ces célèbres vers: « Tous ses espoirs gisent gelés – Qu’est-ce que le spasme de vivre – À la douleur que j’ai, que j’ai! »

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