La version qui n’intéresse personne au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui | Anatomie du «gaslighting» misogyne
L’adaptation théâtrale du roman coup-de-poing d’Emmanuelle Pierrot La version qui n’intéresse personne, coproduit par le Théâtre de l’Affamée, Théâtre du Trident et le Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, nous ouvre les yeux sur la violence misogyne non pas conjugale, mais sociétale, celle perpétrée par un groupe. Porté par une distribution rafraîchissante de plusieurs nouveaux visages, la réécriture de Marie-Claude Saint-Laurent embrasse fidèlement la poésie trash de Pierrot, et la mise en scène de Marie-Ève Milot dévoile une autre couche de ce récit marquant.
Pour celleux qui ont lu le livre, vous savez. Pour celleux qui n’ont pas eu cette chance, l’histoire autofictionnelle de La version qui n’intéresse personne dépeint la vie de Sacha, une jeune Québécoise en dérive au Yukon, dans la ville minière de Dawson, et de sa relation fraternelle avec Tom, qui vire au cauchemar lorsque celle-ci vit une nouvelle relation amoureuse. Jaloux, Tom défait graduellement le lien entre eux en mentant à leurs amis et en l’isolant des seuls alliés qui lui reste au monde. Dans un quotidien alternatif fait de froid, de glace, de party perpétuel donc de précarité perpétuelle, Sacha s’attache au seule être à qui elle fait confiance, sa chienne Luna. Une lente escalade de violence aboutira par une série d’agressions qui laisseront des marques indélébiles sur Sacha.
Rien n’est supportable dans cette tranche de vie, si ce n’est que l’humour et l’auto-dérision qu’apporte la protagoniste afin de faire passer la pilule. Ce mécanisme de survie allège l’insurmontable et permet aussi au public de souffler un peu. Sacha s’adresse à une personne fictive pour narrer des moments charnières ou des transitions, pour nommer sa soif de vivre, ou plutôt de survivre à toute la manipulation psychologique et physique. La scène de viol très détaillée dans le livre est habilement imagée par un double de Sacha, derrière une toile semi-opaque, exprimant la dissociation de la victime durant une agression. Mélissa Iguer, qui interprète Sacha, est très juste et touchante, et incarne une Sacha forte et crédible dans la tempête. Il ne doit pas être facile pour le comédien Vincent Roy d’être dans le rôle de l’agresseur, on se doit de souligner son travail convaincant qui laisse un frisson dans le dos. Karl Bobanovits joue un Tom immature et vulnérable, auquel on ne peut que s’attacher malgré ses dérives.
La scénographie évoque les glaciers, le reflet de la neige perpétuelle sur un grand rideau irisé, ainsi que la montagne à gravir continuellement, comme pour Sacha avec son mode de vie difficile. Les chiens jouant un rôle central parmi les personnages, la production a fait appel à l’expertise marionnettique du Théâtre de l’Oeil pour créer des bêtes plus vraies que natures. Il n’est jamais facile d’intégrer de la marionnette dans une pièce aussi poignante, mais grâce à la manipulation habile de Catherine de Léan et Ines Sirine Azaiez, l’illusion est parfaite, jusqu’au regard très vivant des toutous.
La version qu’elle croyait n’intéresser personne ne laisse finalement personne indifférent. Cette histoire illustre un phénomène vieux comme le monde : la manipulation psychologique (« gaslighting ») et la stigmatisation de la sexualité des victimes (« slutshaming »), à qui l’on impose une honte injustifiée, les convainquant qu’elles ont provoqué des «drames» ou qu’elles sont responsables du conflit, alors que c’est souvent l’appropriation de leur corps par les hommes qui en est à l’origine. Malgré la lourdeur du sujet, il faut y aller pour la belle humanité, la soif de beauté et la poésie de Pierrot qui traverse chaque scène.
Jusqu’au 17 octobre au Centre du Théâtre d’aujourd’hui à Montréal
Du 4 au 28 novembre au Théâtre Trident à Québec
- Artiste(s)
- La version qui n'interesse personne
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