Kokoko
Critique Publié le

POP Montréal 2019 – Jour 1 | Kokoko! au Rialto : Dithyrambe (ou insérez le superlatif de votre choix et multipliez par 1000)

Avec sa programmation touffue, Pop Montréal a la réputation de réussir chaque année à dénicher quelques spectacles uniques et inoubliables. Hier, dans le cadre de la soirée de lancement du festival, la magie a opéré avec Kokoko!, qui était à Montréal pour une première fois. Tous les couche-tard présents s’en souviendront longtemps…


Pour les couche-tard

Une rumeur favorable précède la troupe fondée par Makara Bianko, et nous sommes ici pour la confirmer. Mais ce spectacle n’était pas accessible à tous. Ce n’est pas le prix qui était en question ici, mais bien l’horaire: nous apprécions cette façon de briser la routine, mais ce n’est pas tout le monde qui peut se permettre de s’aventurer dans un sous-sol du Mile-End à minuit, un mercredi soir de la fin du mois de septembre. Ceux qui ont réussi à le faire, et ils étaient assez nombreux au final, ont eu droit à une expérience musicale marquante, car Kokoko! offre une des transes musicales les plus délicieuses qu’il nous ait été donné de vivre.

Il est déjà passé une heure du matin quand les cinq membres du groupe montent sur scène, tous vêtus d’une simple chienne jaune, impassibles. Avec cet uniforme et ce flegme, on pense tout de suite à une incarnation africaine de Devo. Mais contrairement à cette formation américaine légendaire, les robots d’aujourd’hui sont faits de matières recyclées, et ils ne réussiront pas à rester dans un tel calme, tellement leur musique est contagieuse.

Kokoko! joue sur des instruments fabriqués à la main à partir de déchets trouvés dans les rues de Kinshasa. Mais le véritable exploit du groupe est justement sa capacité à nous faire oublier ce détail. On se laisse aller, entouré par les sons, on ferme les yeux pour mieux entrer dans la danse. On réalise à quel point la musique ressemble à du techno, à quel point on se sent dans un rave, mais avec une touche plus organique. Puis, en ouvrant les yeux, on se rappelle que ce tourbillon sonore émane de tels instruments.

Un amalgame unique…

Nous n’estimions pas qu’un ensemble de casseroles renversées, six bouteilles de jus en plastique, un instrument à une corde dont le corps est constitué de deux conserves, une basse faite à partir d’une simple planche de bois et une mini-batterie rassemblant quelques contenants de plastique et de métal pourraient nous amener si loin. Kokoko! nous a estomaqué hier, non pas parce qu’ils jouent avec des instruments faits de déchets recyclés; ils nous ont estomaqués d’abord parce qu’ils jouent une des meilleures musiques qu’il nous ait été donné d’entendre, point. Et ils la livrent avec énergie et passion. Le fait des instruments n’est que la cerise sur le sundae… Cela fait foi du génie de la modernité africaine, mais, en même temps, nous ne souhaitons pas trop insister sur l’origine du groupe, car il n’est pas à classer dans la section proprette des «musiques du monde» ou dans celle, folklorisante, des «musiques africaines». Kokoko! n’est pas que de Kinshasa; Kokoko! est universel.

Kokoko! est une bête unique. En se concentrant sur la répétition (et la transe qui en découle), Kokoko! offre un amalgame de l’essence de divers styles, en passant du punk (parce que, sérieusement, y a-t-il quelque chose de plus punk que de jouer sur des instruments DIY?) au techno, du rock à la trance, de l’afrobeat aux rythmes africains. On dirait Tony Allen qui s’est séparé en cinq et qui aurait décidé de laisser tomber son éducation jazz pour devenir plus destroy. Dans le public, les têtes se font aller de haut en bas, comme pour toute musique qui frappe fort. Mais les corps se font aussi aller de gauche à droite, comme pour toute musique qui groove. Ça bûche et ça groove à la fois. Et tout le monde danse, vraiment tout le monde.

Il pourrait être plus aisé de dire ce que Kokoko! n’est pas: pas de downtempo, pas de sirupeux, pas de pop, pas de ballade, pas de facilité, pas de compromis. On reste dans l’underground ici (mais probablement pas pour très longtemps encore…). Kokoko! est l’urbanité moderne, avec un certain arrière-goût d’apocalypse, de béton aride et de frénésie presque transcendante. Mais Kokoko! embrasse aussi l’urbanité dans son goût de la fête, du rassemblement et dans sa capacité à recycler, à redonner la vie à ce qui n’est plus. Kokoko! nous rappelle que la sueur, celle qu’on dépose sur la piste de danse, celle qu’on met à l’ouvrage, celle qui coule dans notre dos lorsqu’on attend à Accra, au soleil frappant, que le combi se remplisse, est toujours la même. Tant qu’à suer, autant bien le faire pour danser, pour se reconstruire.

Inoubliable

C’est pour assister à ce type de concerts qu’on écrit des critiques. Pour vivre ces moments qui restent gravés en nous. À vrai dire, pendant la majeure partie de la prestation, nous croulons sous les rires, incrédules, tellement cette musique si moderne comble tous nos besoins et toutes nos aspirations musicales. Nous ne sommes pas seuls: entre chaque morceau, les gens crient très fort pour signifier au quintette à quel point l’expérience est délicieuse.

Nous trouvons néanmoins dommage que la formation ait été reçue un mercredi soir très tard dans l’espace Piccolo du Théâtre Rialto (c’est-à-dire le sous-sol)… Un tel groupe mériterait une meilleure salle ainsi qu’un horaire permettant d’accueillir un plus large public. Dans quelques années, il ne serait pas étonnant de les voir en tête d’affiche des plus grands festivals. Leur musique est taillée sur mesure pour une vaste célébration, chants à répondre inclus (Azo Toke, par exemple, qui offre toute une expérience de communion).

Mais il y a un certain privilège de les avoir vus lors d’un premier concert à Montréal dans de telles conditions. Merci Pop Montréal: ce bon coup vous reviendra pour toujours. Ceux qui ont vu Nirvana aux Foufounes Électriques un certain soir de 1991 en parlent encore aujourd’hui… Hier soir, dans un sous-sol du Mile-End, nous étions plusieurs à avoir l’impression d’assister à la naissance de quelque chose, et il est fort probable que, partout où le groupe passe, cette même magie opère.

Nous avons déjà hâte à la prochaine fois, parce que c’est sûr que nous y serons… Longue vie à Kokoko!

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