Ka Uinaksheshet au Théâtre Denise-Pelletier | Les yeux fermés, le coeur ouvert

Ka Uinaksheshet – Les enfants sales, présentée du 24 septembre au 10 octobre au Théâtre Denise-Pelletier, est une œuvre expérimentale imaginée par Simon Riverin, artiste originaire de la communauté innue de Pessamit sur la Côte-Nord. Le public prend place dans une salle de classe, les yeux bandés, pour plonger dans l’univers des pensionnats autochtones à travers le son. 

Malgré des paysages sonores parfois éparpillés où l’on se perd un peu, le pari demeure réussi : on se sent concerné et touché par ce récit mettant en lumière les conséquences intergénérationnelles de cette ancienne politique d’assimilation du gouvernement fédéral.

19h30. De façon décontractée, le metteur en scène désigne une intervenante culturelle au fond de la salle, disponible si un spectateur se sent submergé. Puis, il nous invite à nous bander les yeux. Sons d’archives et grésillements de radio se superposent. Difficile de s’habituer à la noirceur durant les premières minutes !

La cacophonie cède soudain la place à la douceur : les rires de trois enfants qui courent et se taquinent à 360 degrés autour de nous. Les comédiens – Suzie Kanapé-Fontaine, Xavier Watso et Jeanne Moreau-Vollant – sont crédibles dans leurs rôles. Ils maîtrisent leurs voix et lancent des blagues enfantines qui nous arrachent des sourires.

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C’est l’une des scènes les plus réussies, surtout lors de l’arrivée du prêtre. Privée de la vue, l’oreille se fait fine et capte le moindre détail : le grincement d’un pupitre, la craie sur le tableau, les pas lourds du Frère, mais surtout, les soupirs et hésitations des enfants quand ils lui répondent.

Le Frère – incarné par Fabrice Girard – s’impose avec une autorité écrasante. Sa voix punitive et ses déplacements lents créent un malaise palpable dans la salle. On a envie de se replier sur soi-même. On a l’impression d’être dans le tort, même confiné à notre simple rôle de « témoin ».

Le bandeau crée une forme d’impuissance. La proximité physique avec les interprètes et la petitesse de la salle Fred Barry – d’une centaine de places – rendent l’expérience particulièrement intime. 

« Un peuple rieur »

Souvent qualifiés de « peuple rieur », les Innus de Pessamit sont reconnus pour leur humour, selon le metteur en scène, Simon Riverin. 

Comme de fait, la pièce est aérée par plusieurs scènes comiques. « Ça montre une résilience, notamment à travers l’humour », confiait le comédien Xavier Watso, Abénakis d’Odanak, lors de la causerie d’après-spectacle. « Quand je me fais frapper par le prêtre dans la pièce, je pleure pour de vrai. On le vit parce que ce sont des traumas intergénérationnels ancrés en nous. Mais l’humour nous aide à changer d’état rapidement. »

Le coup de cœur de Sors-tu? : la scène parodiant l’accès au paradis des religieux sous forme de talk-show américain. Cette scène illustre crûment l’ignorance et la déconnexion de certains face aux conséquences des pensionnats. 

Xavier Watso brille dans le rôle de l’animateur. Sa voix dynamique rappelle celle d’un présentateur de gala de boxe. Il enchaîne les questions. Combien d’enfants autochtones sont morts en raison des pensionnats ? 10 ? Non. 12. Non plus. Réponse : plus de 3000. Et quand a fermé le dernier de ces établissements au Québec ? Au XIXe siècle ? Pas du tout : en 1996. Allez hop ! Direction l’enfer, avec le fouet comme châtiment éternel. Une satire qui fait rire autant qu’elle fait grincer des dents.

En 1 h 25, le public traverse une véritable montagne russe d’émotions. La trame sonore est pleine de contrastes, entre du gros dubstep, des légendes et chants traditionnels innus et des archives médiatiques.

Bien que la variété des tableaux sonores permettent d’aborder d’autres enjeux de la réalité autochtone, on aurait pris encore plus de scènes au sein même du pensionnat, tant elles sont réussies. Ce sont celles qui suscite le plus l’empathie : le bruit des coups de règle sur les doigts fait sursauter ; les manipulations du prêtre font secouer la tête de désapprobation. Tout résonne plus fort quand on écoute pour de vrai.

« Entrer directement dans votre cœur » 

Ka Uinaksheshet – Les enfants sales est la toute première création théâtrale de Simon Riverin. Établi à Montréal depuis 2014 et actif dans le milieu artistique comme concepteur sonore et musicien, l’artiste voulait profiter de sa résidence à l’École nationale de théâtre du Canada pour imaginer un spectacle où le son est roi. « C’est un moyen d’entrer directement dans votre cœur », a-t-il partagé lors de l’échange avec le public.

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« Je ne suis même pas connu ! Je me suis dit : « Si le public n’aime pas ça, tant pis, je n’ai pas de réputation à protéger » », a-t-il raconté.

Son autre objectif : « montrer notre culture, qui on est, nous, les Innus, particulièrement de Pessemit ». Il réserve par ailleurs une surprise au public à la fin de la représentation : une invitation à danser le Makusham, une danse traditionnelle innue. Une touche qui fait grand bien après un long moment d’immobilité dans le noir.

« Partager ça, c’est une façon de créer une communion entre nos nations pour participer à la guérison collective », conclut Simon.

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