«Vitesse-lumière, dromologie 101» au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui | Les bouffons contre-attaquent
Jusqu’au 21 novembre, une forme artistique importante dans l’écologie théâtrale et rarement diffusée sur les scènes montréalaises prend d’assaut la salle Jean-Claude Germain du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui. Considéré comme le spécialiste de l’art du bouffon au Québec, le metteur en scène et auteur Jacques Laroche livre une création d’une actualité brûlante portée par un excellent trio. Alors que les réalités technologiques et sociétales évoluent à un rythme sans précédent, Vitesse-Lumière nous rappelle que les humains devront prioriser ce qu’ils jugent essentiel. Plongeon salutaire dans la dromologie (étude des phénomènes liés à la vitesse), car comme l’exprime si bien un des bouffons : « L’humanité ne court pas à sa perte, elle s’y téléporte. Et c’est à la vitesse lumière qu’elle foncera dans le mur. »
Érigée telle une tour 5G+ en plein centre de la scène, une méduse faite de tuyaux de sécheuse, de rubans de lumière LED et de fils électroniques étend ses tentacules dans un milieu humide. De quoi piquer la curiosité. Elle représentera un point de branchement adulé tout au long du spectacle.
Des créatures débarquent, proposent de soutirer 1h15 de notre précieux temps pour une délicieuse et étrange conférence. Il y en a même une qui arrive en roulant. Pourquoi marcher quand on peut filer en planche gyroscopique? Le ton est donné.
Dès les premières secondes de leur apparition, les bouffons captivent avec une sympathique irrévérence, décalée et taquine. D’emblée, la qualité d’interprétation des succulentes bestioles envoûte le public, suspendu dans l’attente de leurs mimiques engageantes. Leur incarnation totale dans une précision du geste semble à la fois libre et maîtrisée. Les trois bouffons usent de leurs singularités bien campées dans un riche lexique corporel. Celui de David-Alexandre Després nous crible de regards vifs et redoutables. Celui de Pierre Maestracci charme la galerie avec ses attitudes décontractées, festives et parfois gentiment grivoises. La bouffonne de Sharon Ibgui rivalise d’imagination, mettant à profit une folle virtuosité plastique du visage, tout en touchant le public par des moments de candeur.
Les costumes de Laurelou Famelart et Erica Schmitz embrassent les codes du bouffon tout en trouvant un écho actuel bien senti. Garnis de « serpuariens », des ensembles affriolants de débris qui évoquent à la fois l’animal et le continent de plastique dévoilent peu à peu des silhouettes bossues aux renflements de tout acabit : ballons, cerceaux, tubes, fils, batteries, chaussures, plastrons, etc.
Truffé d’observations éclairantes et de drôlerie, le texte tient le ton moralisateur à bonne distance. Il donne bien envie de découvrir la pensée du philosophe Paul Virilio, dont les écrits sur la dromologie ont donné l’impulsion à la pièce.
Après avoir brillamment imagé les premières évolutions technologiques de l’humanité, le trio de bouffons fournit un foisonnement d’exemples de l’aliénation de l’humain causée par son obsession pour la vitesse. Chacun y trouve son compte. Si le chapeau fait, le public l’enfile en laissant échapper des rires gênés. Et force est de constater que le chapeau fait souvent.
Parmi les pépites de sagesse, on retient qu’il convient d’utiliser ses jambes pour se rapprocher de ses amis et que pour aller vraiment vite, c’est en position assise que ça se passe, mais que si ça continue les podomètres afficheront bientôt 6 pas par jour.
Le trio énergique nous met en garde. Téléphone intelligent à la main, l’humanité se laisse avaler par un univers construit de toutes pièces qui régurgite un simulacre de satisfaction et de sentiment de communauté. L’illusion de n’être plus rien sans cet univers parallèle instille une panique, fait croire à l’ignorance de l’humain, à une nouvelle incapacité à réfléchir et à prendre de bonnes décisions par soi-même.
L’art du bouffon permet d’aller loin. Certaines prises de conscience arrivent comme des coups de massue sur un public rendu déceptif par la comédie et c’est là que se déploie encore plus clairement toute la puissance de cet art antique. Il vaut mieux en rire pour ne pas en pleurer. Et agir. Paradoxalement, il faudra faire vite pour clancher la vitesse-lumière.
- Artiste(s)
- Vitesse-lumière
- Ville(s)
- Montréal
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- Centre du Théâtre d'Aujourd'hui
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