Sigur Ros
Critique Publié le

Sigur Rós à la salle Wilfrid-Pelletier | Sculpteurs de glace

Présentement dans la branche nord-américaine de leur tournée mondiale, Sigur Rós se pose en sol montréalais à la Salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts, les 30 et 31 mai. Sans première partie et avec entracte, le groupe présente une formule trio. Les chansons ont donc été retravaillées pour rendre cela possible. De plus, il s’agit d’une expérience immersive, révélant un concept visuel exclusif, créé avec la même équipe qui a travaillé sur Knights of Illumination. Topo du 30 mai, soirée vaporeuse et toute en douceur…


Les hommes de feu et de glace

Sigur Rós – pour ceux qui ne connaissent pas – est un groupe de musique islandais actif depuis 1994. Leur mélange de rock progressif/post-rock/classique/minimaliste contribue à faire connaître le pays des volcans et de la glace. Jón Þór Birgisson, alias Jónsi, rend le groupe particulier avec sa voix de tête et son jeu de guitare à l’archet. Leurs chansons éthérées ont été utilisées dans beaucoup de films, séries, jeux vidéo, bandes annonces et publicités.

Sigur Rós travaille présentement sur un nouvel album, censé sortir avant la fin de 2017. Une partie de l’album est donc créée sur la route, le trio dévoilant et « testant » des pièces au fur et à mesure qu’elles sont composées.

 

Décorporation

Des sons à la fois angoissants et hypnotiques préparent le public à se décorporer, à ne devenir que lumière et son. Les trois prodiges islandais apparaissent dans la fumée d’une salle Wilfrid à pleine capacité.

Sigur Rós fait éclater toutes nos résistances face au culte de la vie trépidante moderne, en instaurant un climat de lenteur, propice à une quête presque mystique. La vie devient en slow-motion, à l’instar de leur vidéoclips. On peut s’évader : Sigur Rós nous donne les plumes qu’il nous manque pour devenir pygargue à tête blanche, et ainsi survoler nos soucis matériels futiles.

Les projections sont diverses et fascinantes, allant de vidéos de paysages, à des formes géométriques abstraites, en passant par des tracés simples de lumière. Des branches d’arbres se reflètent sur les balcons blancs des loges. Des structures géométriques verticales, sur lesquelles la lumière serpente, rajoute un effet captivant. Les stroboscopes deviennent un peu trop aveuglants, toutefois, tels des soleils de minuit desquels ils faut se cacher.

Le groupe a joué quinze chansons, séparées par une entracte. Les trois membres démontrent leur polyvalence musicale, troquant leur instrument respectif contre un synthétiseur bien souvent. D’ailleurs, Sigur Rós surprend dans ses moments les plus intenses… Des coulées de lave assassine fusent d’un volcan, au cœur d’une vaste plaine spirituelle.

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Eaux glacières

Tel un sculpteur de glace, Sigur Rós enlève des couches de matière superficielle pour ne garder que l’essentiel. Les morceaux excédents fondent à nos pieds et retournent à la terre. On s’abreuve donc à la plus pure des sources, à des eaux glacières millénaires, filtrant notre esprit maculé d’angoisses.

Le trio est impeccable, solide comme le glacier Vatnajökull. La justesse de la voix de Jónsi est impressionnante, et semble aller au-délà des parois physiques de la Salle Wilfrid-Pelletier, atteignant des hauteurs célestes. Certains instruments sont séquencés et on entend des superpositions d’harmonies vocales parfois, mais ce n’est pas exagéré – juste ce qu’il faut de subtilité pour bien accompagner. En outre, Jónsi se plaît à terminer les chansons en laissant les dernières notes agoniser et se transformer en feedback contrôlé.

Le public est très enthousiaste, il applaudit et crie lorsqu’il reconnaît les premières notes d’une chanson. Mais Sigur Rós n’interagit pas du tout avec ce dernier… On doit patienter avant la dernière chanson pour avoir droit à quelques mots en islandais.

Ils ont une excellente prestance de scène, et le mot-clé est ici « contrôle ». Les membres suivent bien la musique, surtout le guitariste-chanteur. Torturant sa guitare avec son archet, il semble vouloir y faire sortir une bête sauvage qui se serait cachée à l’intérieur, en se débattant autour de celle-ci avec acharnement.
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Sagas islandaises

Pendant la douzième pièce, la salle entière est plongée dans le silence, un moment suspendu avant que Jónsi tienne une note très longtemps, démontrant un excellent contrôle de sa respiration – on se demande même si ce n’est pas un synthétiseur qui le remplace. Certains gens de l’assistance se lèvent déjà debout, voulant débuter une ovation.

À la dernière chanson, des spectacteurs se lèvent et dansent. Le dernier moment s’étire comme un élastique de plus en plus tendu. La chanson devient incroyablement lourde dans les dernières secondes et Jónsi laisse tomber sa guitare par terre (toujours avec contrôle) avant de quitter la scène. Un énorme feedback se répercute sur les pauvres murs pendant une bonne minute. Les autres membres se dirigent également en coulisses. Le public applaudit très chaleureusement et très longtemps, espérant un rappel. Le groupe vient saluer ses fans à deux reprises. Le mot «takk» (merci) est affiché en gros caractères sur les écrans.

Le public repart, dans un autre niveau de conscience. Rêveur, il glissera dans un sommeil réparateur, après avoir été bercé et apaisé par ces magnifiques sagas islandaises…

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