Méthadone Bertrand à La Bordée | Entre éclats de rire et infinie solitude
Il faisait encore clair dehors à l’entrée… et il faisait encore clair à la sortie. Entre ces deux moments, le Théâtre de la Bordée accueille Méthadone Bertrand, présentée en formule 5 à 7 jusqu’à la fin mars. Avant même que la fiction ne prenne place, le directeur artistique et général monte sur scène pour introduire la pièce, un moment chargé d’émotion puisque pour quiconque le sait, il s’apprête lui-même à tirer sa révérence après plusieurs années à la tête de l’institution. Puis, presque sans transition, la scène s’anime : Madame Bertrand et Félix passent par le public pour monter sur scène.. Et avec eux, un monde entier.
Interprétée avec une justesse désarmante par Marie-Ginette Guay, Madame Bertrand est une vieille dame grincheuse, directe, parfois cassante, mais profondément humaine. Une femme qui n’a plus l’énergie pour filtrer ses pensées et qui dit exactement ce qui lui passe par la tête. Dans son appartement, elle reçoit la visite hebdomadaire de Félix (Samuel Bouchard), le jeune livreur chargé de lui apporter ses médicaments. Dès leurs premières répliques, le contraste entre les deux personnages saute aux yeux.
Elle est chialeuse, « by the book », attachée aux règles et aux bonnes manières. Lui mélange le français, le joual et l’anglais avec naturel. Il la tutoie, oublie même son nom de famille, tout en l’appelant constamment « Madame ». Il est léger, drôle, pressé par la vie. Elle, au contraire, semble vouloir ralentir le temps.
Félix est fatigué : Madame Bertrand est sa dernière livraison de la journée, et il n’a qu’une envie, rentrer chez lui, manger une pizza et jouer aux jeux vidéo. Mais la vieille dame, elle, veut jaser. Elle veut discuter, prolonger la conversation, sentir qu’elle existe encore pour quelqu’un.
Très vite, les échanges prennent une couleur savoureuse. Lorsque Félix lui montre le tatouage qu’il a dessiné près de son poignet, une image de la décrépitude de la Terre, elle le regarde et lâche, sans détour : « C’est laite, laite, LAITE. » La salle éclate de rire.
Ce genre de réplique ponctue toute la pièce. Le rythme est vif, les dialogues, parfaitement ciselés. Les deux comédiens possèdent un sens du timing remarquable et leur complicité scénique rend chaque moment crédible.
Puis arrive un détail qui change la dynamique : Madame Bertrand demande à Félix de regarder la date de naissance inscrite sur ses médicaments. C’est aujourd’hui. C’est sa fête.
Il lui souhaite bonne fête. Elle lui dit, après qu’il se soit trompé une énième fois de nom, qu’elle s’appelle Madame Bertrand… comme la madame Bertrand de la célèbre chanson de Robert Charlebois. Elle insiste pour qu’il chante avec elle.
Mais derrière cette scène amusante se cache une réalité plus douloureuse. La vieille femme dit attendre son fils pour souper ce soir-là. Peu à peu, il devient évident que personne ne viendra. La solitude s’installe alors doucement dans la pièce.
Madame Bertrand demande à Félix de gonfler pour elle un ballon d’anniversaire. Il refuse d’abord, et accepte après qu’elle lui ait offert un pourboire de 15$ s’il le fait. Elle va chercher son argent, paie ses médicaments à la cenne, prenant tout son temps. Une manière différente de retarder le moment où Félix quittera l’appartement.
Avant qu’il parte, elle remarque qu’un médicament manque dans son sac. Elle décide d’appeler la pharmacie pour porter plainte, elle adore porter plainte. Félix panique. Il propose d’aller vérifier dans son auto. Quand il revient, il a le médicament à la main.
Mais il y a entre eux une certaine tension. À force de questions, il finit par avouer la vérité : il vole certains médicaments à des personnes âgées pour arrondir ses fins de mois, avec la certitude que plusieurs d’entre elles n’ont plus toute leur mémoire.
À partir de cet instant, son assurance disparaît. Le mélange entre « tu » et « vous » trahit son malaise. La relation entre les deux personnages bascule.
Et pourtant, malgré la faute, on comprend très vite que Félix n’est pas un mauvais garçon. Derrière son humour et ses maladresses se cache une réelle empathie.
La pièce glisse alors vers un terrain beaucoup plus fragile. Madame Bertrand lui propose un marché : elle ne le dénoncera pas s’il lui donne certains médicaments. Les plus forts.
Ce qu’elle veut vraiment, c’est mourir. Elle souhaite partir le jour même de son arrivée. Le jeune homme est pris au piège : dénoncé s’il refuse, complice s’il accepte. Impossible pour lui d’endosser un tel geste.
La performance de Marie-Ginette Guay devient alors bouleversante. Son visage, traversé par une tristesse immense, donne envie de monter sur scène pour simplement prendre cette femme dans nos bras.
Pour gagner du temps, ils jouent au huit, ce qui ressemble étrangement au Uno, et ils discutent de la vie, de l’amour, de la famille.
On apprend qu’il s’occupe de son père. Elle raconte un souvenir marquant : l’été de ses 13 ou 14 ans, lorsqu’elle est tombée amoureuse d’une sauveteuse nommée Rachel, qui lui a sauvé la vie à la piscine.
Le récit est magnifique. La lumière change. La scène plonge dans une atmosphère enveloppante. Elle raconte l’eau, le noir, la peur… puis Rachel qui lui sauve la vie.
Elle ne lui aura jamais avoué ses sentiments. Rachel a disparue un jour, elle a déménagé. Beaucoup plus tard, après l’avoir cherché sur Facebook, Madame Bertrand a appris qu’elle est maintenant décédée.
« La vie, c’est une fois », dit-elle.
Peu après, Félix lui demande de fermer les yeux et de se laisse porter par ses mots. Il l’invite à s’imaginer à Barcelone. Pendant qu’elle rêve en silence au son de sa voix, il compose le 911 sur le téléphone et fait savoir qu’une femme veut attenter à sa vie.
Dans la salle, les lumières se mettent à tourner sur les murs. Comme des étoiles. Comme les gyrophares des secours qui approchent. Il a mis du Robert Charlebois pour elle, elle chante avec lui.
Et quelque part, dans cette musique, quelque chose comme une chance de continuer apparaît. Méthadone Bertrand est une pièce remarquable. Drôle, poignante, profondément humaine. Elle fait rire, elle serre le cœur et, surtout, elle force à réfléchir. Parce que des madames Bertrand, il y en a partout autour de nous. Et peut-être bien plus qu’on ne le croit.
- Artiste(s)
- Méthadone Bertrand
- Ville(s)
- Québec
- Salle(s)
- Théâtre de la Bordée
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